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La Curée

Emile ZOLA

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PREMIERE PARTIE

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Au retour, dans l'encombrement des voitures qui rentraient par le bord du lac, la calèche dut marcher au pas. Un moment, l'embarras devint tel qu'il lui fallut même s'arrêter.

Le soleil se couchait dans un ciel d'octobre, d'un gris clair, strié à l'horizon de minces nuages. Un dernier rayon, qui tombait des massifs lointains de la cascade, enfilait la chaussée, baignant d'une lumière rousse et pâlie la longue suite des voitures devenues immobiles. Les lueurs d'or, les éclairs vifs que jetaient les roues semblaient s'être fixés le long des réchampis jaune paille de la calèche, dont les panneaux gros bleu reflétaient des coins du paysage environnant. Et, plus haut, en plein dans la clarté rousse qui les éclairait par- derrière, et qui faisait luire les boutons de cuivre de leurs capotes à demi pliées, retombant du siège, le cocher et le valet de pied, avec leur livrée bleu sombre, leurs culottes mastic et leurs gilets rayés noir et jaune, se tenaient raides, graves et patients, comme des laquais de bonne maison qu'un embarras de voitures ne parvient pas à fâcher. Leurs chapeaux, ornés d'une cocarde noire, avaient une grande dignité. Seuls, les chevaux, un superbe attelage bai, soufflaient d'impatience.

-- Tiens, dit Maxime, Laure d'Aurigny, là-bas, dans ce coupé... Vois donc, Renée.

Renée se souleva légèrement, cligna les yeux, avec cette moue exquise que lui faisait faire la faiblesse de sa vue.

-- Je la croyais en fuite, dit-elle... Elle a changé la couleur de ses cheveux, n'est-ce pas ?

-- Oui, reprit Maxime en riant, son nouvel amant déteste le rouge.

Renée, penchée en avant, la main appuyée sur la portière basse de la calèche, regardait, éveillée du rêve triste qui, depuis une heure, la tenait silencieuse, allongée au fond de la voiture, comme dans une chaise longue de convalescente. Elle portait, sur une robe de soie mauve, à tablier et à tunique, garnie de larges volants plissés, un petit paletot de drap blanc, aux revers de velours mauve, qui lui donnait un grand air de crânerie. Ses étranges cheveux fauve pâle, dont la couleur rappelait celle du beurre fin, étaient à peine cachés par un mince chapeau orné d'une touffe de roses du Bengale. Elle continuait à cligner des yeux, avec sa mine de garçon impertinent, son front pur traversé d'une grande ride, sa bouche, dont la lèvre supérieure avançait, ainsi que celle des enfants boudeurs. Puis, comme elle voyait mal, elle prit son binocle, un binocle d'homme, à garniture d'écaille, et, le tenant à la main sans se le poser sur le nez, elle examina la grosse Laure d'Aurigny tout à son aise, d'un air parfaitement calme.

Les voitures n'avançaient toujours pas. Au milieu des taches unies, de teinte sombre, que faisait la longue file des coupés, fort nombreux au Bois par cet après-midi d'automne, brillaient le coin d'une glace, le mors d'un cheval, la poignée argentée d'une lanterne, les galons d'un laquais haut placé sur son siège. Çà et là, dans un landau découvert, éclatait un bout d'étoffe, un bout de toilette de femme, soie ou velours. Il était peu à peu tombé un grand silence sur tout ce tapage éteint, devenu immobile. On entendait, du fond des voitures, les conversations des piétons. Il y avait des échanges de regards muets, de portières à portières ; et personne ne causait plus, dans cette attente que coupaient seuls les craquements des harnais et le coup de sabot impatient d'un cheval. Au loin, les voix confuses du Bois se mouraient.

Malgré la saison avancée, tout Paris était là : la duchesse de Sternich, en huit- ressorts ; Mme de Lauwerens, en victoria très correctement attelée ; la baronne de Meinhold, dans un ravissant cab bai-brun ; la comtesse Vanska, avec ses poneys pie ; Mme Daste, et ses fameux stappers noirs ; Mme de Guende et Mme Tessière, en coupé ; la petite Sylvia, dans un landeau gros bleu. Et encore don Carlos, en deuil, avec sa livrée antique et solennelle ; Selim pacha, avec son fez et sans son gouverneur ; la duchesse de Rozan, en coupé-égoïste, avec sa livrée poudrée à blanc ; M. le comte de Chilbray, en dog-cart ; M. Simpson, en mail de la plus belle tenue ; toute la colonie américaine. Enfin deux académiciens en fiacre.

Les premières voitures se dégagèrent et, de proche en proche, toute la file se mit bientôt à rouler doucement. Ce fut comme un réveil. Mille clartés dansantes s'allumèrent, des éclairs rapides se croisèrent dans les roues, des étincelles jaillirent des harnais secoués par les chevaux. Il y eut sur le sol, sur les arbres, de larges reflets de glace qui couraient. Ce pétillement des harnais et des roues, ce flamboiement des panneaux vernis dans lesquels brûlait la braise rouge du soleil couchant, ces notes vives que jetaient les livrées éclatantes perchées en plein ciel et les toilettes riches débordant des portières, se trouvèrent ainsi emportés dans un grondement sourd, continu, rythmé par le trot des attelages. Et le défilé alla, dans les mêmes bruits, dans les mêmes lueurs, sans cesse et d'un seul jet, comme si les premières voitures eussent tiré toutes les autres après elles.

Renée avait cédé à la secousse légère de la calèche se remettant en marche, et, laissant tomber son binocle, s'était de nouveau renversée à demi sur les coussins. Elle attira frileusement à elle un coin de la peau d'ours qui emplissait l'intérieur de la voiture d'une nappe de neige soyeuse. Ses mains gantées se perdirent dans la douceur des longs poils frisés. Une bise se levait. Le tiède après-midi d'octobre, qui, en donnant au Bois un regain de printemps, avait fait sortir les grandes mondaines en voiture découverte, menaçait de se terminer par une soirée d'une fraîcheur aiguë.

Un moment, la jeune femme resta pelotonnée, retrouvant la chaleur de son coin, s'abandonnant au bercement voluptueux de toutes ces roues qui tournaient devant elle. Puis, levant la tête vers Maxime, dont les regards déshabillaient tranquillement les femmes étalées dans les coupés et dans les landaus voisins.

-- Vrai, demanda-t-elle, est-ce que tu la trouves jolie, cette Laure d'Aurigny ? Vous en faisiez un éloge, l'autre jour, lorsqu'on a annoncé la vente de ses diamants !... A propos, tu n'as pas vu la rivière et l'aigrette que ton père m'a achetées à cette vente ?

La jeune femme eut un léger mouvement d'épaules.

-- Certes, il fait bien les choses, dit Maxime sans répondre, avec un rire méchant. Il trouve moyen de payer les dettes de Laure et de donner des diamants à sa femme.

-- Vaurien ! murmura-t-elle en souriant.

Mais le jeune homme s'était penché, suivant des yeux une dame dont la robe verte l'intéressait. Renée avait reposé sa tête, les yeux demi-clos, regardant paresseusement des deux côtés de l'allée, sans voir. A droite, filaient doucement des taillis, des futaies basses, aux feuilles roussies, aux branches grêles ; par instants, sur la voie réservée aux cavaliers, passaient des messieurs à la taille mince, dont les montures, dans leur galop, soulevaient de petites fumées de sable fin. A gauche, au bas des étroites pelouses qui descendent, coupées de corbeilles et de massifs, le lac dormait, d'une propreté de cristal, sans une écume, comme taillé nettement sur ses bords par la bêche des jardiniers ; et, de l'autre côté de ce miroir clair, les deux îles, entre lesquelles le pont qui les joint faisait une barre grise, dressaient leurs falaises aimables, alignaient sur le ciel pâle les lignes théâtrales de leurs sapins, de leurs arbres aux feuillages persistants, dont l'eau reflétait les verdures noires, pareilles à des franges de rideaux savamment drapées au bord de l'horizon. Ce coin de nature, ce décor qui semblait fraîchement peint, baignait dans une ombre légère, dans une vapeur bleuâtre qui achevait de donner aux lointains un charme exquis, un air d'adorable fausseté. Sur l'autre rive, le Châlet des îles, comme verni de la veille, avait des luisants de joujou neuf ; et ces rubans de sable jaune, ces étroites allées de jardin, qui serpentent dans les pelouses et tournent autour du lac, bordés de branches de fonte imitant des bois rustiques, tranchaient plus étrangement à cette heure dernière, sur le vert attendri de l'eau et du gazon.

Accoutumée aux grâces savantes de ces points de vue, Renée, reprise par ces lassitudes, avait baissé complètement les paupières, ne regardant plus que ses doigts minces qui enroulaient sur leurs fuseaux les longs poils de la peau d'ours. Mais il y eut une secousse dans le trot régulier de la file des voitures. Et, levant la tête, elle salua deux jeunes femmes couchées côte à côte, avec une langueur amoureuse, dans un huit-ressorts qui quittait à grands fracas le bord du lac pour s'éloigner par une allée latérale. Mme la marquise d'Espanet, dont le mari, alors aide de camp de l'empereur, venait de se rallier bruyamment au scandale de la vieille noblesse boudeuse, était une des plus illustres mondaines du Second Empire ; l'autre, Mme Haffner, avait épousé un fameux industriel de Colmar, vingt fois millionnaire, et dont l'Empire faisait un homme politique. Renée, qui avait connu en pension les deux inséparables, comme on les nommait d'un air fin, les appelait Adeline et Suzanne, de leurs petits noms. Et, comme, après leur avoir souri, elle allait se pelotonner de nouveau, un rire de Maxime la fit tourner.

-- Non, vraiment, je suis triste, ne ris pas, c'est sérieux, dit-elle en voyant le jeune homme qui la contemplait railleusement, en se moquant de son attitude penchée.

Maxime prit une voix drôle.

-- Nous aurions de gros chagrins, nous serions jalouse !

Elle parut toute surprise.

-- Moi ! dit-elle. Pourquoi jalouse ?

Puis elle ajouta, avec sa moue de dédain, comme se souvenant :

-- Ah ! oui, la grosse Laure ! Je n'y pense guère, va ! Si Aristide, comme vous voulez tous me le faire entendre, a payé les dettes de cette fille et lui a évité ainsi un voyage à l'étranger, c'est qu'il aime l'argent moins que je ne le croyais. Cela va le remettre en faveur auprès des dames... Le cher homme, je le laisse bien libre.

Elle souriait, elle disait « le cher homme », d'un ton plein d'une indifférence amicale. Et subitement, redevenue très triste, promenant autour d'elle ce regard désespéré des femmes qui ne savent à quel amusement se donner, elle murmura :

-- Oh ! le voudrais bien... Mais non, je ne suis pas jalouse, pas jalouse du tout.

Elle s'arrêta, hésitante.

-- Vois-tu ? je m'ennuie, dit-elle enfin d'une voix brusque.

Alors elle se tut, les lèvres pincées. La file des voitures passait toujours le long du lac, d'un trot égal, avec un bruit particulier de cataracte lointaine. Maintenant, à gauche, entre l'eau et la chaussée, se dressaient des petits bois d'arbres verts, aux troncs minces et droits, qui formaient de curieux faisceaux de colonnettes. A droite, les taillis, les futaies basses avaient cessé ; le Bois s'était ouvert en larges pelouses, en immenses tapis d'herbe, plantés çà et là d'un bouquet de grands arbres ; les nappes vertes se suivaient, avec des ondulations légères, jusqu'à la Porte de la Muette, dont on apercevait très loin la grille basse, pareille à un bout de dentelle noire tendu au ras du sol ; et, sur les pentes, aux endroits où les ondulations se creusaient, l'herbe était toute bleue. Renée regardait, les yeux fixes, comme si cet agrandissement de l'horizon, ces prairies molles, trempées par l'air du soir, lui eussent fait sentir plus vivement le vide de son être.

Au bout d'un silence, elle répéta, avec l'accent d'une colère sourde :

-- Oh ! je m'ennuie, je m'ennuie à mourir.

Sais-tu que tu n'es pas gaie, dit tranquillement Maxime. Tu as tes nerfs, c'est sûr.

La jeune femme se jeta au fond de la voiture.

-- Oui, j'ai mes nerfs, répondit-elle sèchement.

Puis elle se fit maternelle.

-- Je deviens vieille, mon cher enfant ; j'aurai trente ans bientôt. C'est terrible. Je ne prends de plaisir à rien… A vingt ans, tu ne peux savoir...

-- Est-ce que c'est pour te confesser que tu m'as emmené ? interrompit le jeune homme. Ce serait diablement long.

Elle accueillit cette impertinence avec un faible sourire, comme une boutade d'enfant gâté à qui tout est permis.

-- Je te conseille de te plaindre, continua Maxime tu dépenses plus de cent mille francs par ans pour ta toilette, tu habites un hôtel splendide, tu as des chevaux superbes, tes caprices font loi, et les journaux parlent de chacune de tes robes nouvelles comme d'un événement de la dernière gravité ; les femmes te jalousent, les hommes donneraient dix ans de leur vie pour te baiser le bout des doigts... Est-ce vrai ?

Elle fit, de la tête, un signe affirmatif, sans répondre. Les yeux baissés, elle s'était remise à friser les poils de la peau d'ours.

-- Va, ne sois pas modeste, poursuivit Maxime ; avoue carrément que tu es une des colonnes du Second Empire. Entre nous, on peut se dire ces choses- là. Partout, aux Tuileries, chez les ministres, chez les simples millionnaires, en bas et en haut, tu règnes en souveraine. Il n'y a pas de plaisir où tu n'aies mis les deux pieds, et si j'osais, si le respect que je te dois ne me retenait pas, je dirais...

Il s'arrêta quelques secondes, riant ; puis il acheva cavalièrement sa phrase.

-- Je dirais que tu as mordu à toutes les pommes.

Elle ne sourcilla pas.

-- Et tu t'ennuies ! reprit le jeune homme avec une vivacité comique. Mais c'est un meurtre !... Que veux-tu ? Que rêves-tu donc ?

Elle haussa les épaules, pour dire qu'elle ne savait pas. Bien qu'elle penchât la tête, Maxime la vit alors si sérieuse, si sombre, qu'il se tut. Il regarda la file des voitures qui, en arrivant au bout du lac, s'élargissait, emplissait le large carrefour. Les voitures, moins serrées, tournaient avec une grâce superbe ; le trot plus rapide des attelages sonnait hautement sur la terre dure.

La calèche, en faisant le grand tour pour prendre la file, eut une oscillation qui pénétra Maxime d'une volupté vague. Alors, cédant à l'envie d'accabler Renée :

-- Tiens, dit-il, tu mériterais d'aller en fiacre ! Ce serait bien fait !... Eh ! regarde ce monde qui rentre à Paris, ce monde qui est à tes genoux. On te salue comme une reine, et peu s'en faut que ton bon ami. M. de Mussy ne t'envoie des baisers.

En effet, un cavalier saluait Renée. Maxime avait parlé d'un ton hypocritement moqueur. Mais Renée se tourna à peine, haussa les épaules. Cette fois, le jeune homme eut un geste désespéré.

-- Vrai, dit-il, nous en sommes là ?... Mais, bon Dieu ! tu as tout, que veux-tu encore ?

Renée leva la tête. Elle avait dans les yeux une clarté chaude, un ardent besoin de curiosité inassouvie.

-- Je veux autre chose, répondit-elle à demi-voix.

-- Mais puisque tu as tout, reprit Maxime en riant, autre chose, ce n'est rien... Quoi, autre chose ?

-- Quoi ? répéta-t-elle...

Et elle ne continua pas. Elle s'était tout à fait tournée, elle contemplait l'étrange tableau qui s'effaçait derrière elle. La nuit était presque venue ; un lent crépuscule tombait comme une cendre fine. Le lac, vu de face, dans le jour pâle qui traînait encore sur l'eau, s'arrondissait, pareil à une immense plaque d'étain ; aux deux bords, les bois d'arbres verts dont les troncs minces et droits semblent sortir de la nappe dormante, prenaient, à cette heure, des apparences de colonnades violâtres, dessinant de leur architecture régulière les courbes étudiées des rives ; puis, au fond, des massifs montaient, de grands feuillages confus, de larges taches noires fermaient l'horizon. Il y avait là, derrière ces taches, une lueur de braise, un coucher de soleil à demi-éteint qui n'enflammait qu'un bout de l'immensité grise. Au dessus de ce lac immobile, de ces futaies basses, de ce point de vue si singulièrement plat, le creux du ciel s'ouvrait, infini plus profond et plus large. Ce grand morceau de ciel, sur ce petit coin de nature, avait un frisson, une tristesse vague ; et il tombait de ces hauteurs pâlissantes une telle mélancolie d'automne, une nuit si douce et si navrée, que le Bois, peu à peu enveloppé dans un linceul d'ombre, perdait ses grâces mondaines, agrandi, tout plein du charme puissant des forêts. Le trot des équipages, dont les ténèbres éteignaient les couleurs vives, s'élevait, semblable à des voix lointaines de feuilles et d'eaux courantes. Tout allait en se mourant. Dans l'effacement universel, au milieu du lac, la voile latine de la grande barque de promenade se détachait, nette et vigoureuse, sur la lueur de braise du couchant. Et l'on ne voyait plus que cette voile, que ce triangle de toile jaune, élargi démesurément.

Renée, dans ses satiétés, éprouva une singulière sensation de désirs inavouables, à voir ce paysage qu'elle ne reconnaissait plus, cette nature si artistement mondaine, et dont la grande nuit frissonnante faisait un bois sacré, une de ces clairières idéales au fond desquelles les anciens dieux cachaient leurs amours géantes, leurs adultères et leurs incestes divins. Et, à mesure que la calèche s'éloignait, il lui semblait que le crépuscule emportait derrière elle, dans ses voiles tremblants, la terre du rêve, l'alcôve honteuse et surhumaine où elle eût enfin assouvi son coeur malade, sa chair lassée.

Quand le lac et les petits bois, évanouis dans l'ombre, ne furent plus, au ras du ciel, qu'une barre noire, la jeune femme se retourna brusquement, et, d'une voix où il y avait des larmes de dépit, elle reprit sa phrase interrompue :

-- Quoi ?... autre chose, parbleu ! je veux autre chose. Est-ce que je sais, moi ! Si le savais... Mais, vois-tu ? J'ai assez de bals, assez de soupers, assez de fêtes comme cela. C'est toujours la même chose. C'est mortel... Les hommes sont assommants, oh ! oui, assommants...

Maxime se mit à rire. Des ardeurs perçaient sous les mines aristocratiques de la grande mondaine. Elle ne clignait plus des paupières ; la ride de son front se creusait durement, sa lèvre d'enfant boudeur s'avançait, chaude, en quête de ces jouissances qu'elle souhaitait sans pouvoir les nommer. Elle vit le rire de son compagnon, mais elle était trop frémissante pour s'arrêter ; à demi couchée, se laissant aller au bercement de la voiture, elle continua par petites phrases sèches :

-- Certes, oui, vous êtes assommants... Je ne dis pas cela pour toi, Maxime, tu es trop jeune... Mais si je te contais combien Aristide m'a pesé dans les commencements ! Et les autres donc ! ceux qui m'ont aimée... Tu sais, nous sommes deux bons camarades, je ne me gêne pas avec toi : eh bien, vrai, il y a des jours où je suis tellement lasse de vivre ma vie de femme riche, adorée, saluée, que je voudrais être une Laure d'Aurigny, une de ces dames qui vivent en garçon.

Et comme Maxime riait plus haut, elle insista :

- Oui, une Laure d'Aurigny. Ça doit être moins fade, moins toujours la même chose.

Elle se tut quelques instants, comme pour s'imaginer la vie qu'elle mènerait, si elle était Laure. Puis, d'un ton découragé :

-- Après tout, reprit-elle, ces dames doivent avoir leurs ennuis, elles aussi. Rien n'est drôle, décidément. C'est à mourir... Je le disais bien, il faudrait autre chose ; tu comprends, moi, je ne devine pas ; mais autre chose, quelque chose qui n'arrivât à personne, qu'on ne rencontrât pas tous les jours ; qui fût une jouissance rare, inconnue.

Sa voix s'était ralentie. Elle prononça ces derniers mots, cherchant, s'abandonnant à une rêverie profonde. La calèche montait alors l'avenue qui conduit à la sortie du Bois. L'ombre croissait ; les taillis couraient, aux deux bords, comme des murs grisâtres ; les chaises de fonte, peintes en jaune, où s'étale, par les beaux soirs, la bourgeoisie endimanchée, filaient le long des trottoirs, toutes vides, ayant la mélancolie noire de ces meubles de jardin que l'hiver surprend ; et le roulement, le bruit sourd et cadencé des voitures qui rentraient passait comme une plainte triste, dans l'allée déserte.

Sans doute Maxime sentit tout le mauvais ton qu'il y avait à trouver la vie drôle. S'il était encore assez jeune pour se livrer à un élan d'heureuse admiration, il avait un égoïsme trop large, une indifférence trop railleuse, il éprouvait déjà trop de lassitude réelle, pour ne pas se déclarer écoeuré, blasé, fini. D'ordinaire, il mettait quelque gloire à cet aveu.

Il s'allongea comme Renée, il prit une voix dolente.

-- Tiens ! tu as raison, dit-il ; c'est crevant. Va, je ne m'amuse guère plus que toi ; j'ai souvent aussi rêvé autre chose... Rien n'est bête comme de voyager. Gagner de l'argent, j'aime encore mieux en manger, quoique ce ne soit pas toujours aussi amusant qu'on se l'imagine d'abord. Aimer, être aimé, on en a vite plein le dos, n'est-ce pas ?... Ah ! oui, on en a plein le dos !

La jeune femme ne répondant pas, il continua, pour la surprendre par une grosse impiété :

-- Moi, je voudrais être aimé par une religieuse. Hein, ce serait peut-être drôle !... Tu n'as jamais fait le rêve, toi, d'aimer un homme auquel tu ne pourrais penser sans commettre un crime ?

Mais elle resta sombre, et Maxime, voyant qu'elle se taisait toujours, crut qu'elle ne l'écoutait pas. La nuque appuyée contre le bord capitonné de la calèche, elle semblait dormir les yeux ouverts. Elle songeait, inerte, livrée aux rêves qui la tenaient ainsi affaissée, et, par moments, de légers battements nerveux agitaient ses lèvres. Elle était mollement envahie par l'ombre du crépuscule ; tout ce que cette ombre contenait de tristesse, de discrète volupté, d'espoir inavoué la pénétrait, la baignait dans une sorte d'air alangui et morbide. Sans doute, tandis qu'elle regardait fixement le dos rond du valet de pied assis sur le siège, elle pensait à ces joies de la veille, à ces fêtes qu'elle trouvait si fades, dont elle ne voulait plus ; elle voyait sa vie passée, le contentement immédiat de ses appétits, l'écoeurement du luxe, la monotonie écrasante des mêmes tendresses et des mêmes trahisons. Puis, comme une espérance, se levait en elle, avec des frissons de désir, l'idée de cet « autre chose » que son esprit tendu ne pouvait trouver. Là, sa rêverie s'égarait. Elle faisait effort, mais toujours le mot cherché se dérobait dans la nuit tombante, se perdait dans le roulement continu des voitures. Le bercement souple de la calèche était une hésitation de plus qui l'empêchait de formuler son envie. Et une tentation immense montait de ce vague, de ces taillis que l'ombre endormait aux deux bords de l'allée, de ce bruit de roues et de cette oscillation molle qui l'emplissait d'une torpeur délicieuse. Mille petits souffles lui passaient sur la chair : songeries inachevées, volupté innomées, souhaits confus, tout ce qu'un retour du Bois, à l'heure où le ciel pâlit, peut mettre d'exquis et de monstrueux dans le coeur lassé d'une femme. Elle tenait ses deux mains enfouies dans la peau d'ours, elle avait très chaud sous son paletot de drap blanc, aux revers de velours mauve. Comme elle allongeait un pied, pour se détendre dans son bien-être, elle frôla de sa cheville la jambe tiède de Maxime, qui ne prît même pas garde à cet attouchement. Une secousse la tira de son demi-sommeil. Elle leva la tête, regardant étrangement de ses yeux gris le jeune homme vautré en toute élégance.

A ce moment, la calèche sortit du Bois. L'avenue de l'Impératrice s'allongeait toute droite dans le crépuscule, avec les deux lignes vertes de ses barrières de bois peint, qui allaient se toucher à l'horizon. Dans la contre-allée réservée aux cavaliers, un cheval blanc, au loin, faisait une tache claire trouant l'ombre grise. Il y avait, de l'autre côté, le long de la chaussée, çà et là, des promeneurs attardés, des groupes de points noirs, se dirigeant doucement vers Paris. Et tout en haut, au bout de la traînée grouillante et confuse des voitures, l'Arc- de-Triomphe, posé en biais, blanchissait sur un vaste pan de ciel couleur de suie.

Tandis que la calèche remontait d'un trot plus vif, Maxime, charmé de l'allure anglaise du paysage, regardait, aux deux côtés de l'avenue, les hôtels, d'architecture capricieuse, dont les pelouses descendent jusqu'aux contre- allées ; Renée, dans sa songerie, s'amusait à voir, au bord de l'horizon, s'allumer un à un les becs de gaz de la place de l'Etoile, et à mesure que ces lueurs vives tachaient le jour mourant de petites flammes jaunes, elle croyait entendre des appels secrets, il lui semblait que le Paris flamboyant des nuits d'hiver s'illuminait pour elle, lui préparait la jouissance inconnue que rêvait son assouvissement.

La calèche prit l'avenue de la Reine-Hortense, et vint s'arrêter au bout de la rue Monceau, à quelques pas du boulevard Malesherbes, devant un grand hôtel situé entre cour et jardin. Les deux grilles chargées d'ornements dorés, qui s'ouvraient sur la cour, étaient chacune flanquées d'une paire de lanternes, en forme d'urnes également couvertes de dorures, et dans lesquelles flambaient de larges flammes de gaz. Entre les deux grilles, le concierge habitait un élégant pavillon, qui rappelait vaguement un petit temple grec.

Comme la voiture allait entrer dans la cour, Maxime sauta lestement à terre.

-- Tu sais, lui dit Renée, en le retenant par la main, nous nous mettons à table à sept heures et demie. Tu as plus d'une heure pour aller t'habiller. Ne te fais pas attendre.

Et elle ajouta avec un sourire :

-- Nous aurons les Mareuil... Ton père désire que tu sois très galant avec Louise.

Maxime haussa les épaules.

-- En voilà une corvée ! murmura-t-il d'une voix maussade. Je veux bien épouser, mais faire sa cour, c'est trop bête... Ah ! que tu serais gentille, Renée, si tu me délivrais de Louise, ce soir.

Il prit son air drôle, la grimace et l'accent qu'il empruntait à Lassouche, chaque fois qu'il allait débiter une de ses plaisanteries habituelles.

-- Veux-tu, belle-maman chérie ?

Renée lui secoua la main comme à un camarade. Et d'un ton rapide, avec une audace nerveuse de raillerie :

-- Eh ! Si je n'avais pas épousé ton père, je crois que tu me ferais la cour.

Le jeune homme dut trouver cette idée très comique, car il avait déjà tourné le coin du boulevard Malesherbes qu'il riait encore.

La calèche entra et vint s'arrêter devant le perron.

Ce perron, aux marches larges et basses, était abrité par une vaste marquise vitrée, bordée d'un lambrequin à franges et à glands d'or. Les deux étages de l'hôtel s'élevaient sur des offices, dont on apercevait, presque au ras du sol, les soupiraux carrés garnis de vitres dépolies. En haut du perron, la porte du vestibule avançait, flanquée de maigres colonnes prises dans le mur, formant ainsi une sorte d'avant-corps percé à chaque étage d'une baie arrondie, et montant jusqu'au toit, où il se terminait par un delta. De chaque côté, les étages avaient cinq fenêtres, régulièrement alignées sur la façade, entourées d'un simple cadre de pierre. Le toit, mansardé, était taillé carrément, à larges pans presque droits.

Mais, du côté du jardin, la façade était autrement somptueuse. Un perron royal conduisait à une étroite terrasse qui régnait tout le long du rez-de- chaussée ; la rampe de cette terrasse, dans le style des grilles du parc Monceau, était encore plus chargée d'or que la marquise et les lanternes de la cour. Puis l'hôtel se dressait, ayant aux angles deux pavillons, deux sortes de tours engagées à demi dans le corps du bâtiment, et qui ménageaient à l'intérieur des pièces rondes. Au milieu, une autre tourelle plus enfoncée, se renflait légèrement. Les fenêtres, hautes et minces pour les pavillons, espacées davantage et presque carrées sur les parties plates de la façade, avaient, au rez- de-chaussée, des balustrades de pierre, et des rampes de fer forgé et doré aux étages supérieurs. C'était un étalage, une profusion, un écrasement de richesses. L'hôtel disparaissait sous les sculptures. Autour des fenêtres, le long des corniches, couraient des enroulements de rameaux et de fleurs ; il y avait des balcons pareils à des corbeilles de verdure, que soutenaient de grandes femmes nues, les hanches tordues, les pointes des seins en avant ; puis, çà et là, étaient collés des écussons de fantaisie, des grappes, des roses, toutes les efflorescences possibles de la pierre et du marbre. A mesure que l'oeil montait, l'hôtel fleurissait davantage. Autour du toit, régnait une balustrade sur laquelle étaient posées, de distance en distance, des urnes où des flammes de pierre flambaient. Et là, entre les oeils-de-boeuf des mansardes, qui s'ouvraient dans un fouillis incroyable de fruits et de feuillages, s'épanouissaient les pièces capitales de cette décoration étonnante, les frontons des pavillons, au milieu desquels reparaissaient les grandes femmes nues, jouant avec des pommes, prenant des poses, parmi des poignées de jonc. Le toit, chargé de ces ornements, surmonté encore de galeries de plomb découpées, de deux paratonnerres et de quatre énormes cheminées symétriques, sculptées comme le reste, semblait être le bouquet de ce feu d'artifice architectural.

A droite, se trouvait une vaste serre, scellée au flanc même de l'hôtel, communiquant avec le rez-de-chaussée par la porte-fenêtre d'un salon. Le jardin, qu'une grille basse, masquée par une haie, séparait du parc Monceau, avait une pente assez forte. Trop petit pour l'habitation, si étroit qu'une pelouse et quelques massifs d'arbres verts l'emplissaient, il était simplement comme une butte, comme un socle de verdure, sur lequel se campait fièrement l'hôtel en toilette de gala. A la voir du parc, au-dessus de ce gazon propre, de ces arbustes dont les feuillages vernis luisaient, cette grande bâtisse, neuve encore et toute blafarde, avait la face blême, l'importance riche et sotte d'une parvenue, avec son lourd chapeau d'ardoises, ses rampes dorées, son ruissellement de sculptures. C'était une réduction du nouveau Louvre, un des échantillons les plus caractéristiques du style Napoléon III, ce bâtard opulent de tous les styles. Les soirs d'été, lorsque le soleil oblique allumait l'or des rampes sur la façade blanche, les promeneurs du parc s'arrêtaient, regardaient les rideaux de soie rouge drapés aux fenêtres du rez- de-chaussée ; et, au travers des glaces si larges et si claires qu'elles semblaient, comme les glaces des grands magasins modernes, mises là pour étaler au- dehors le faste intérieur, ces familles de petits bourgeois apercevaient des coins de meubles, des bouts d'étoffes, des morceaux de plafonds d'une richesse éclatante, dont la vue les clouait d'admiration et d'envie au beau milieu des allées.

Mais, à cette heure, l'ombre tombait des arbres, la façade dormait. De l'autre côté, dans la cour, le valet de pied avait respectueusement aidé Renée à descendre de voiture. Les écuries, à bandes de briques rouges, ouvraient, à droite, leurs larges portes de chêne bruni, au fond d'un hangar vitré. A gauche, comme pour faire pendant, il y avait, collée au mur de la maison voisine, une niche très ornée, dans laquelle une nappe d'eau coulait perpétuellement d'une coquille que deux Amours tenaient à bras tendus. La jeune femme resta un instant au bas du perron, donnant de légères tapes à sa jupe, qui ne voulait point descendre. La cour, que venaient de traverser les bruits de l'attelage, reprit sa solitude, son silence aristocratique, coupé par l'éternelle chanson de la nappe d'eau. Et seules encore, dans la masse noire de l'hôtel, où le premier des grands dîners de l'automne allait bientôt allumer ses lustres, les fenêtres basses flambaient, toutes braisillantes, jetant sur le petit pavé de la cour, régulier et net comme un damier, des lueurs vives d'incendie.

Comme Renée poussait la porte du vestibule, elle se trouva en face du valet de chambre de son mari, qui descendait aux offices, tenant une bouilloire d'argent. Cet homme était superbe, tout de noir habillé, grand, fort, la face blanche, avec les favoris corrects d'un diplomate anglais, l'air grave et digne d'un magistrat.

-- Baptiste, demanda la jeune femme, monsieur est-il rentré ?

-- Oui, madame, il s'habille, répondit le valet avec une inclination de tête que lui aurait enviée un prince saluant la foule.

Renée monta lentement l'escalier en retirant ses gants.

Le vestibule était d'un grand luxe. En entrant, on éprouvait une légère sensation d'étouffement. Les tapis épais qui couvraient le sol et qui montaient les marches, les larges tentures de velours rouge qui masquaient les murs et les portes, alourdissaient l'air d'un silence, d'une senteur tiède de chapelle. Les draperies tombaient de haut, et le plafond, très élevé, était orné de rosaces saillantes, posées sur un treillis de baguettes d'or. L'escalier, dont la double balustrade de marbre blanc avait une rampe de velours rouge, s'ouvrait en deux branches, légèrement tordues, et entre lesquelles se trouvait, au fond, la porte du grand salon. Sur le premier palier, une immense glace tenait tout le mur. En bas, au pied des branches de l'escalier, sur des socles de marbre, deux femmes de bronze doré, nues jusqu'à la ceinture, portaient de grands lampadaires à cinq becs, dont les clartés vives étaient adoucies par des globes de verre dépoli. Et, des deux côtés, s'alignaient d'admirables pots de majolique dans lesquels fleurissaient des plantes rares.

Renée montait, et, à chaque marche, elle grandissait dans la place ; elle se demandait, avec ce doute des actrices les plus applaudies, si elle était vraiment délicieuse, comme on le lui disait.

Puis, quand elle fut dans son appartement, qui était au premier étage, et dont les fenêtres donnaient sur le parc Monceau, elle sonna Céleste, sa femme de chambre, et se fit habiller pour le dîner. Cela dura cinq bons quarts d'heure. Lorsque la dernière épingle eut été posée, comme il faisait très chaud dans la pièce, elle ouvrit une fenêtre, s'accouda, s'oublia. Derrière elle, Céleste tournait discrètement, rangeant un à un les objets de toilette.

En bas dans le parc, une mer d'ombre roulait. Les masses couleur d'encre des hauts feuillages secoués par de brusques rafales avaient un large balancement de flux et de reflux, avec ce bruit de feuilles sèches qui rappelle l'égouttement des vagues sur une plage de cailloux. Seuls, rayant par instants ce remous de ténèbres ; les deux yeux jaune d'or d'une voiture paraissaient et disparaissaient entre les massifs, le long de la grande allée qui va de l'avenue de la Reine- Hortense au boulevard Malesherbes. Renée, en face de ces mélancolies de l'automne, sentit toutes ses tristesses lui remonter au coeur. Elle se revit enfant dans la maison de son père, dans cet hôtel silencieux de l'île Saint-Louis où depuis deux siècles les Béraud du Châtel mettaient leur gravité noire de magistrats. Puis elle songea au coup de baguette de son mariage, à ce veuf qui s'était vendu pour l'épouser, et qui avait troqué son nom de Rougon contre ce nom de Saccard, dont les deux syllabes sèches avaient sonné à ses oreilles, les premières fois, avec la brutalité de deux râteaux ramassant de l'or ; il la prenait, il la jetait dans cette vie à outrance, où sa pauvre tête se détraquait un peu plus tous les jours. Alors, elle se mit à rêver, avec une joie puérile, aux belles parties de raquette qu'elle avait faites jadis avec sa jeune soeur Christine. Et, quelque matin, elle s'éveillerait du rêve de jouissance qu'elle faisait depuis dix ans, folle, salie par une des spéculations de son mari, dans laquelle il se noierait lui-même. Ce fut comme un pressentiment rapide. Les arbres se lamentaient à voix plus haute. Renée, troublée par ces pensées de honte et de châtiment, céda aux instincts de vieille et honnête bourgeoisie qui dormaient au fond d'elle ; elle promit à la nuit noire de s'amender, de ne plus tant dépenser pour sa toilette, de chercher quelque jeu innocent qui pût la distraire, comme aux jours heureux du pensionnat, lorsque les élèves chantaient  Nous n'irons plus au bois , en tournant doucement sous les platanes.

A ce moment, Céleste, qui était descendue, rentra et murmura à l'oreille de sa maîtresse :

-- Monsieur prie madame de descendre. Il y a déjà plusieurs personnes au salon.

Renée tressaillit. Elle n'avait pas senti l'air vif qui glaçait ses épaules. En passant devant son miroir, elle s'arrêta, se regarda d'un mouvement machinal. Elle eut un sourire involontaire, et descendit.

En effet, presque tous les convives étaient arrivés.

Il y avait en bas sa soeur Christine, une jeune fille de vingt ans, très simplement mise en mousseline blanche ; sa tante Elisabeth, la veuve du notaire Aubertot, en satin noir, petite vieille de soixante ans, d'une amabilité exquise ; la soeur de son mari, Sidonie Rougon, femme maigre, doucereuse, sans âge certain, au visage de cire molle, et que sa robe de couleur éteinte effaçait encore davantage ; puis les Mareuil, le père, M. de Mareuil, qui venait de quitter le deuil de sa femme, un grand bel homme, vide, sérieux, ayant une ressemblance frappante avec le valet de chambre Baptiste, et la fille, cette pauvre Louise, comme on la nommait, une enfant de dix-sept ans, chétive, légèrement bossue, qui portait avec une grâce maladive une robe de foulard blanc, à pois rouges ; puis tout un groupe d'hommes graves, gens très décorés, messieurs officiels à têtes blêmes et muettes, et, plus loin, un autre groupe, des jeunes hommes, l'air vicieux, le gilet largement ouvert, entourant cinq ou six dames de haute élégance, parmi lesquelles trônaient les inséparables, la petite marquise d'Espanet, en jaune, et la blonde Mme Haffner, en violet.

M. de Mussy, ce cavalier au salut duquel Renée n'avait pas répondu, était là également, avec la mine inquiète d'un amant qui sent venir son congé. Et, au milieu des longues traînes étalées sur le tapis, deux entrepreneurs, deux maçons enrichis, les Mignon et Charrier, avec lesquels Saccard devait terminer une affaire le lendemain, promenaient lourdement leurs fortes bottes, les mains derrière le dos, crevant dans leur habit noir.

Aristide Saccard, debout auprès de la porte, tout en pérorant devant le groupe des hommes graves, avec son nasillement et sa verve de Méridional, trouvait le moyen de saluer les personnes qui arrivaient. Il leur serrait la main, leur adressait des paroles aimables. Petit, la mine chafouine, il se pliait comme une marionnette ; et, de toute sa personne grêle, rusée, noirâtre, ce qu'on voyait le mieux, c'était la tache rouge du ruban de la Légion d'honneur, qu'il portait très large.

Quand Renée entra, il y eut un murmure d'admiration. Elle était vraiment divine. Sur une première jupe de tulle, garnie, derrière, d'un flot de rubans, elle portait une tunique de satin vert tendre, bordée d'une haute dentelle d'Angleterre, relevée et attachée par de grosses touffes de violettes ; un seul volant garnissait le devant de la jupe, où des bouquets de violettes, reliés par des guirlandes de lierre, fixaient une légère draperie de mousseline. Les grâces de la tête et du corsage étaient adorables, au dessus de ces jupes d'une ampleur royale et d'une richesse un peu chargée. Décolletée jusqu'à la pointe des seins, les bras découverts avec des touffes de violettes sur les épaules, la jeune femme semblait sortir toute nue de sa gaine de tulle et de satin, pareille à une de ces nymphes dont le buste se dégage des chênes sacres ; et sa gorge blanche, son corps souple, était déjà si heureux de sa demi-liberté, que le regard s'attendait toujours à voir peu à peu le corsage et les jupes glisser, comme le vêtement d'une baigneuse folle de sa chair. Sa coiffure haute, ses fins cheveux jaunes retroussés en forme de casque, et dans lesquels courait une branche de lierre, retenue par un noeud de violettes, augmentaient encore sa nudité, en découvrant sa nuque que des poils follets, semblables à des fils d'or, ombraient légèrement. Elle avait, au cou, une rivière à pendeloques, d'une eau admirable, et, sur le front, une aigrette faite de brins d'argent, constellés de diamants. Et elle resta ainsi quelques secondes sur le seuil, debout dans sa toilette magnifique, les épaules moirées par les clartés chaudes. Comme elle avait descendu vite, elle soufflait un peu. Ses yeux, que le noir du parc Monceau avait emplis d'ombre, clignaient devant ce flot brusque de lumière, lui donnaient cet air hésitant des myopes, qui était chez elle une grâce.

En l'apercevant, la petite marquise se leva vivement, courut à elle, lui prit les deux mains ; et, tout en l'examinant des pieds à la tête, elle murmurait d'une voix flûtée :

-- Ah ! chère belle, chère belle...

Cependant, il y eut un grand mouvement, tous les convives vinrent saluer la belle Mme Saccard, comme on nommait Renée dans le monde. Elle toucha la main presque à tous les hommes. Puis elle embrassa Christine, en lui demandant des nouvelles de son père, qui ne venait jamais à l'hôtel du parc Monceau. Et elle restait debout, souriante, saluant encore de la tête, les bras mollement arrondis, devant le cercle des dames qui regardaient curieusement la rivière et l'aigrette.

La blonde Mme Haffner ne put résister à la tentation ; elle s'approcha, regarda longuement les bijoux, et dit d'une voix jalouse :

-- C'est la rivière et l'aigrette, n'est-ce pas ?...

Renée fit un signe affirmatif. Alors toutes les femmes se répandirent en éloges ; les bijoux étaient ravissants, divins ; puis elles en vinrent à parler, avec une admiration pleine d'envie, de la vente de Laure d'Aurigny, dans laquelle Saccard les avait achetés pour sa femme ; elles se plaignirent de ce que ces filles enlevaient les plus belles choses, bientôt il n'y aurait plus de diamants pour les honnêtes femmes. Et, dans leurs plaintes, perçait le désir de sentir sur leur peau nue un de ces bijoux que tout Paris avait vus aux épaules d'une impure illustre, et qui leur conteraient peut-être à l'oreille les scandales des alcôves où s'arrêtaient si complaisamment leurs rêves de grandes dames. Elles connaissaient les gros prix, elles citèrent un superbe cachemire, des dentelles magnifiques. L'aigrette avait coûté quinze mille francs, la rivière cinquante mille francs. Mme d'Espanet était enthousiasmée par ces chiffres. Elle appela Saccard, elle lui cria :

-- Venez donc qu'on vous félicite ! Voilà un bon mari !

Aristide Saccard s'approcha, s'inclina, fit de la modestie. Mais son visage grimaçant trahissait une satisfaction vive. Et il regardait du coin de l'oeil les deux entrepreneurs, les deux maçons enrichis, plantés à quelques pas, écoutant sonner les chiffres de quinze mille et de cinquante mille francs, avec un respect visible.

A ce moment, Maxime, qui venait d'entrer, adorablement pincé dans son habit noir, s'appuya avec familiarité sur l'épaule de son père, et lui parla bas, comme à un camarade, en lui désignant les maçons d'un regard. Saccard eut le sourire discret d'un acteur applaudi.

Quelques convives arrivèrent encore. Il y avait au moins une trentaine de personnes dans le salon. Les conversations reprirent ; pendant les moments de silence, on entendait, derrière les murs, des bruits légers de vaisselle et d'argenterie. Enfin, Baptiste ouvrit une porte à deux battants, et, majestueusement, il dit la phrase sacramentelle :

-- Madame est servie.

Alors, lentement, le défilé commença. Saccard donna le bras à la petite marquise ; Renée prit celui d'un vieux monsieur, un sénateur, le baron Gouraud, devant lequel tout le monde s'aplatissait avec une humilité grande ; quant à Maxime, il fut obligé d'offrir le bras à Louise de Mareuil ; puis venait le reste des convives, en procession, et tout au bout, les deux entrepreneurs, les mains ballantes.

La salle à manger était une vaste pièce carrée, dont les boiseries de poirier noirci et verni montaient à hauteur d'homme, ornées de minces filets d'or. Les quatre grands panneaux avaient dû être ménagés de façon à recevoir des peintures de nature morte ; mais ils étaient restés vides, le propriétaire de l'hôtel ayant sans doute reculé devant une dépense purement artistique. On les avait simplement tendus de velours gros vert. Les meubles, les rideaux et les portières de même étoffe, donnaient à la pièce un caractère sobre et grave, calculé pour concentrer sur la table toutes les splendeurs de la lumière.

Et, à cette heure, en effet, au milieu du large tapis persan, de teinte sombre, qui étouffait le bruit des pas, sous la clarté crue du lustre, la table, entourée de chaises dont les dossiers noirs, à filets d'or, l'encadraient d'une ligne sombre, était comme un autel, comme une chapelle ardente, où, sur la blancheur éclatante de la nappe, brûlaient les flammes claires des cristaux et des pièces d'argenterie. Au delà des dossiers sculptés, dans une ombre flottante, à peine apercevait-on les boiseries des murs, un grand buffet bas, des pans de velours qui traînaient. Forcément, les yeux revenaient à la table, s'emplissaient de cet éblouissement. Un admirable surtout d'argent mat, dont les ciselures luisaient, en occupait le centre ; c'était une bande de faunes enlevant des nymphes ; et, au-dessus du groupe, sortant d'un large cornet, un énorme bouquet de fleurs naturelles retombait en grappes. Aux deux bouts, des vases contenaient également des gerbes de fleurs ; deux candélabres, appareillés au groupe du milieu, faits chacun d'un satyre courant, emportant sur l'un de ses bras une femme pâmée, et tenant de l'autre une torchère à dix branches, ajoutaient l'éclat de leurs bougies au rayonnement du lustre central. Entre ces pièces principales, les réchauds, grands et petits, s'alignaient symétriquement, chargés du premier service, flanqués par des coquilles contenant des hors d'oeuvre, séparés par des corbeilles de porcelaine, des vases de cristal, des assiettes plates, des compotiers montés, contenant la partie du dessert qui était déjà sur la table. Le long du cordon des assiettes, l'armée des verres, les carafes d'eau et de vin, les petites salières, tout le cristal du service était mince et léger comme de la mousseline, sans une ciselure, et si transparent qu'il ne jetait aucune ombre. Et le surtout, les grandes pièces semblaient des fontaines de feu ; des éclairs couraient dans le flanc dépoli des réchauds ; les fourchettes, les cuillers, les couteaux à manche de nacre faisaient des barres de flammes ; des arcs-en-ciel allumaient les verres ; et, au milieu de cette pluie d'étincelles, dans cette masse incandescente, les carafes de vin tachaient de rouge la nappe chauffée à blanc.

En entrant, les convives, qui souriaient aux dames qu'ils avaient à leur bras, eurent une expression de béatitude discrète. Les fleurs mettaient une fraîcheur dans l'air tiède. Des fumets légers traînaient, mêlés aux parfums des roses. Et c'était la senteur âpre des écrevisses et l'odeur aigrelette des citrons qui dominaient.

Puis, quand tout le monde eut trouvé son nom écrit sur le revers de la carte du menu, il y eut un bruit de chaises, un grand froissement de jupes de soie. Les épaules nues étoilées de diamants, flanquées d'habits noirs qui en faisaient ressortir la pâleur, ajoutèrent leurs blancheurs laiteuses au rayonnement de la table. Le service commença, au milieu de petits sourires échangés entre voisins, dans un demi-silence que ne coupaient encore que les cliquetis assourdis des cuillers. Baptiste remplissait les fonctions de maître d'hôtel avec ses attitudes graves de diplomate ; il avait sous ses ordres, outre les deux valets de pied, quatre aides qu'il recrutait seulement pour les grands dîners. A chaque mets qu'il enlevait et qu'il allait découper, au fond de la pièce, sur une table de service, trois des domestiques faisaient doucement le tour de la table, un plat à la main, offrant le mets par son nom, à demi-voix. Les autres versaient les vins, veillaient au pain et aux carafes. Les relevés et les entrées s'en allèrent et se promenèrent ainsi lentement, sans que le rire perlé des dames devînt plus aigu.

Les convives étaient trop nombreux pour que la conversation pût aisément devenir générale. Cependant, au second service, lorsque les rôtis et les entremets eurent pris la place des relevés et des entrées, et que les grands vins de Bourgogne, le pommard, le chambertin, succédèrent au léoville et au château-lafite, le bruit des voix grandit, des éclats de rire firent tinter les cristaux légers. Renée, au milieu de la table, avait, à sa droite le baron Gouraud, à sa gauche M. Toutin-Laroche, ancien fabricant de bougies, alors conseiller municipal, directeur du Crédit viticole, membre du conseil de surveillance de la Société Générale des ports du Maroc, homme maigre et considérable, que Saccard, placé en face, entre Mme d'Espanet et Mme Haffner, appelait d'une voix flatteuse tantôt « mon cher collègue », et tantôt « notre grand administrateur ». Ensuite venaient les hommes politiques : M. Hupel de la Noue, un préfet qui passait huit mois de l'année à Paris ; trois députés, parmi lesquels M. Haffner étalait sa large face alsacienne ; puis M. de Saffré, un charmant jeune homme, secrétaire d'un ministre ; M. Michelin, chef du bureau de la voirie ; et d'autres employés supérieurs. M. de Mareuil, candidat perpétuel à la députation, se carrait en face du préfet, auquel il faisait des yeux doux. Quant à M. d'Espanet, il n'accompagnait jamais sa femme dans le monde. Les dames de la famille étaient placées entre les plus marquants de ces personnages. Saccard avait cependant réservé sa soeur Sidonie, qu'il avait mise plus loin, entre les deux entrepreneurs, le sieur Charrier à droite, le sieur Mignon à gauche, comme à un poste de confiance où il s'agissait de vaincre. Mme Michelin, la femme du chef de bureau, une jolie brune, toute potelée, se trouvait à côté de M. de Saffré, avec lequel elle causait vivement à voix basse. Puis, aux deux bouts de la table, était la jeunesse : des auditeurs au Conseil d'Etat, des fils de pères puissants, des petits millionnaires en herbe, M. de Mussy, qui jetait à Renée des regards désespérés, Maxime, ayant à sa droite Louise de Mareuil, et dont sa voisine semblait faire la conquête. Peu à peu, ils s'étaient mis à rire très haut. Ce furent de là que partirent les premiers éclats de gaieté :

Cependant, M. Hupel de la Noue demanda galamment :

-- Aurons-nous le plaisir de voir Son Excellence, ce soir ?

-- Je ne crois pas, répondit Saccard d'un air important qui cachait une contrariété secrète. Mon frère est si occupé !... Il nous a envoyé son secrétaire, M. de Saffré, pour nous présenter ses excuses.

Le jeune secrétaire, que Mme Michelin accaparait décidément, leva la tête en entendant prononcer son nom, et s'écria à tout hasard, croyant qu'on s'était adressé à lui :

-- Oui, oui, il doit y avoir une réunion des ministres à neuf heures chez le garde des sceaux.

Pendant ce temps, M. Toutin-Laroche, qu'on avait interrompu, continuait gravement, comme s'il eût péroré dans le silence attentif du conseil municipal :

-- Les résultats sont superbes. Cet emprunt de la Ville restera comme une des plus belles opérations financières de l'époque. Ah ! messieurs...

Mais, ici, sa voix fut de nouveau couverte par des rires qui éclatèrent brusquement à l'un des bouts de la table. On entendait, au milieu de ce souffle de gaieté, la voix de Maxime, qui achevait une anecdote : « Attendez donc, je n'ai pas fini. La pauvre amazone fut relevée par un cantonnier. On dit qu'elle lui fait donner une brillante éducation pour l'épouser plus tard. Elle ne veut pas qu'un homme autre que son mari puisse se flatter d'avoir vu certain signe noir placé au dessus de son genou. » Les rires reprirent de plus belle ; Louise riait franchement, plus haut que les hommes. Et doucement, au milieu de ces rires, comme sourd, un laquais allongeait en ce moment, entre chaque convive, sa tête grave et blême, offrant des aiguillettes de canard sauvage, à voix basse.

Aristide Saccard fut fâché du peu d'attention qu'on accordait à M. Toutin- Laroche. Il reprit, pour lui montrer qu'il l'avait écouté :

-- L'emprunt de la Ville...

Mais M. Toutin-Laroche n'était pas homme à perdre le fil d'une idée :

-- Ah ! messieurs, continua-t-il quand les rires furent calmés, la journée d'hier a été une grande consolation pour nous, dont l'administration est en butte à tant d'ignobles attaques. On accuse le Conseil de conduire la Ville à sa ruine, et, vous le voyez, dès que la Ville ouvre un emprunt, tout le monde nous apporte son argent, même ceux qui crient.

-- Vous avez fait des miracles, dit Saccard. Paris est devenu la capitale du monde.

-- Oui, c'est vraiment prodigieux, interrompit M. Hupel de la Noue. Imaginez- vous que moi, qui suis un vieux Parisien, je ne reconnais plus mon Paris. Hier, je me suis perdu pour aller de l'Hôtel de Ville au Luxembourg. C'est prodigieux, prodigieux !

Il y eut un silence. Tous les hommes graves écoutaient maintenant.

-- La transformation de Paris, continua M. Toutin-Laroche, sera la gloire du règne. Le peuple est ingrat, il devrait baiser les pieds de l'empereur. Je le disais ce matin au Conseil, où l'on parlait du grand succès de l'emprunt « Messieurs, laissons dire ces braillards de l'opposition : bouleverser Paris, c'est le fertiliser. »

Saccard sourit en fermant les yeux, comme pour mieux savourer la finesse du mot. Il se pencha derrière le dos de Mme d'Espanet, et dit à M. Hupel de la Noue assez haut pour être entendu :

-- Il a un esprit adorable.

Cependant, depuis qu'on parlait des travaux de Paris, le sieur Charrier tendait le cou, comme pour se mêler à la conversation. Son associé Mignon n'était occupé que de Mme Sidonie, qui lui donnait fort à faire. Saccard, depuis le commencement du dîner, surveillait les entrepreneurs du coin de l'oeil.

-- L'administration, dit-il, a rencontré tant de dévouement ! Tout le monde a voulu contribuer à la grande oeuvre. Sans les riches compagnies qui lui sont venues en aide, la Ville n'aurait jamais pu faire si bien ni si vite.

Il se tourna, et avec une sorte de brutalité flatteuse :

-- MM. Mignon et Charrier en savent quelque chose, eux qui ont en leur part de peine, et qui auront leur part de gloire.

Les maçons enrichis reçurent béatement cette phrase en pleine poitrine. Mignon, auquel Mme Sidonie disait en minaudant : « Ah ! monsieur, vous me flattez ; non, le rose serait trop jeune pour moi... », la laissa au milieu de sa phrase pour répondre à Saccard :

-- Vous êtes trop bon, nous avons fait nos affaires.

Mais Charrier était plus dégrossi. Il acheva son verre de pommard et trouva le moyen de faire une phrase.

-- Les travaux de Paris, dit-il, ont fait vivre l'ouvrier.

-- Dites aussi, reprit M. Toutin-Laroche, qu'ils ont donné un magnifique élan aux affaires financières et industrielles.

-- Et n'oubliez pas le côté artistique ; les nouvelles voies sont majestueuses, ajouta M. Hupel de la Noue, qui se piquait d'avoir du goût.

-- Oui, oui, c'est un beau travail, murmura M. de Mareuil, pour dire quelque chose.

-- Quant à la dépense, déclara gravement le député Haffner, qui n'ouvrait la bouche que dans les grandes occasions, nos enfants la paieront, et rien ne sera plus juste.

Et, comme, en disant cela, il regardait M. de Saffré, que la jolie Mme Michelin semblait bouder depuis un instant, le jeune secrétaire, pour paraître au courant de ce qu'on disait, répéta :

-- Rien ne sera plus juste, en effet.

Tout le monde avait dit son mot, dans le groupe que les hommes graves formaient au milieu de la table. M. Michelin, le chef de bureau, souriait, dodelinait de la tête ; c'était, d'ordinaire, sa façon de prendre part à une conversation ; il avait des sourires pour saluer, pour répondre, pour approuver, pour remercier, pour prendre congé, toute une jolie collection de sourires qui le dispensaient presque de jamais se servir de la parole, ce qu'il jugeait sans doute plus poli et plus favorable à son avancement.

Un autre personnage était également resté muet, le baron Gouraud, qui mâchait lentement comme un boeuf aux paupières lourdes. Jusque-là, il avait paru absorbé dans le spectacle de son assiette. Renée, aux petits soins pour lui, n'en obtenait que de légers grognements de satisfaction, aussi fut-on surpris de le voir lever la tête et de l'entendre dire, en essuyant ses lèvres grasses :

-- Moi qui suis propriétaire, lorsque je fais réparer et décorer un appartement, j'augmente mon locataire.

La phrase de M. Haffner : « Nos enfants paieront », avait réussi à réveiller le sénateur. Tout le monde battit discrètement des mains, et M. de Saffré s'écria :

-- Ah ! charmant, charmant. J'enverrai demain le mot aux journaux.

-- Vous avez bien raison, messieurs, nous vivons dans un bon temps, dit le sieur Mignon, comme pour conclure, au milieu des sourires et des admirations que le mot du baron excitait. J'en connais plus d'un qui ont joliment arrondi leur fortune.

-- Voyez-vous, quand on gagne de l'argent, tout est beau.

Ces dernières paroles glacèrent les hommes graves. La conversation tomba net, et chacun parut éviter de regarder son voisin. La phrase du maçon atteignait ces messieurs, roide comme le pavé de l'ours. Michelin, qui justement contemplait Saccard d'un air agréable, cessa de sourire, très effrayé d'avoir eu l'air un instant d'appliquer les paroles de l'entrepreneur au maître de la maison. Ce dernier lança un coup d'oeil à Mme Sidonie, qui accapara de nouveau Mignon, en disant : «Vous aimez donc le rose, monsieur ?... » Puis Saccard fit un long compliment à Mme d'Espanet ; sa figure noirâtre, chafouine, touchait presque les épaules laiteuses de la jeune femme, qui se renversait avec de petits rires.

On était au dessert. Les laquais allaient d'un pas plus vif autour de la table. Il y eut un arrêt, pendant que la nappe achevait de se charger de fruits et de sucreries. A l'un des bouts, du côté de Maxime, les rires devenaient plus clairs : on entendait la voix aigrelette de Louise dire : « Je vous assure que Sylvia avait une robe de Satin bleu dans son rôle de Dindonnette » ; et une autre voix d'enfant ajoutait « Oui, mais la robe était garnie de dentelles blanches. » Un air chaud montait. Les visages, plus roses, étaient comme amollis par une béatitude intérieure. Deux laquais firent le tour de la table, versant de l'alicante et du tokai.

Depuis le commencement du dîner, Renée semblait distraite. Elle remplissait ses devoirs de maîtresse de maison avec un sourire machinal. A chaque éclat de gaieté qui venait du bout de la table, où Maxime et Louise, côte à côte, plaisantaient comme de bons camarades, elle jetait de ce côté un regard luisant. Elle s'ennuyait. Les hommes graves l'assommaient. Mme d'Espanet et Mme Haffner lui lançaient des regards désespérés.

-- Et les prochaines élections, comment s'annoncent-elles ? demanda brusquement Saccard à M. Hupel de la Noue.

-- Mais très bien, répondit celui-ci en souriant ; seulement je n'ai pas encore de candidats désignés pour mon département. Le ministère hésite, paraît-il.

M. de Mareuil, qui, d'un coup d'oeil, avait remercié Saccard d'avoir entamé ce sujet, semblait être sur des charbons ardents. Il rougit légèrement, il fit des saluts embarrassés, lorsque le préfet, s'adressant à lui, continua :

-- On m'a beaucoup parlé de vous dans le pays, monsieur. Vos grandes propriétés vous y font de nombreux amis, et l'on sait combien vous êtes dévoué à l'empereur. Vous avez toutes les chances.

-- Papa, n'est-ce pas que la petite Sylvia vendait des cigarettes à Marseille, en 1849 ? cria à ce moment Maxime du bout de la table.

Et, comme Aristide Saccard feignait de ne pas entendre, le jeune homme reprit d'un ton plus bas :

-- Mon père l'a connue particulièrement.

Il y eut quelques rires étouffés. Cependant, tandis que M. de Mareuil saluait toujours, M. Haffner avait repris d'une voix sentencieuse :

-- Le dévouement à l'empereur est la seule vertu, le seul patriotisme, en ces temps de démocratie intéressée. Quiconque aime l'empereur aime la France. C'est avec une joie sincère que nous verrions monsieur devenir notre collègue.

-- Monsieur l'emportera, dit à son tour M. Toutin-Laroche. Les grandes fortunes doivent se grouper autour du trône.

Renée n'y tint plus. En face d'elle, la marquise étouffait un bâillement. Et comme Saccard allait reprendre la parole :

-- Par grâce, mon ami, ayez un peu pitié de nous, lui dit sa femme, avec un joli sourire, laissez là votre vilaine politique.

Alors, M. Hupel de la Noue, galant comme un préfet, se récria, dit que ces dames avaient raison.

Et il entama le récit d'une histoire scabreuse qui s'était passée dans son chef- lieu. La marquise, madame Haffner et les autres dames rirent beaucoup de certains détails. Le préfet contait d'une façon très piquante, avec des demi- mots, des réticences, des inflexions de voix, qui donnaient un sens très polisson aux termes les plus innocents. Puis on parla du premier mardi de la duchesse, d'une bouffonnerie qu'on avait jouée la veille, de la mort d'un poète et des dernières courses d'automne. M. Toutin-Laroche, aimable à ses heures, compara les femmes à des roses, et M. de Mareuil, dans le trouble où l'avaient laissé ses espérances électorales, trouva des mots profonds sur la nouvelle forme des chapeaux. Renée restait distraite. Cependant, les convives ne mangeaient plus. Un vent chaud semblait avoir soufflé sur la table, terni les verres, émietté le pain, noirci les pelures de fruits dans les assiettes, rompu la belle symétrie du service. Les fleurs se fanaient dans les grands cornets d'argent ciselé. Et les convives s'oubliaient là un instant, en face des débris du dessert, béats, sans courage pour se lever. Un bras sur la table, à demi penchés, ils avaient le regard vide, le vague affaissement de cette ivresse mesurée et décente des gens du monde qui se grisent à petits coups. Les rires étaient tombés, les paroles se faisaient rares. On avait bu et mangé beaucoup, ce qui rendait plus grave encore la bande des hommes décorés. Les dames, dans l'air alourdi de la salle, sentaient des moiteurs leur monter au front et à la nuque. Elles attendaient qu'on passât au salon, sérieuses, un peu pâles, comme si leur tête eût légèrement tourné. Mme d'Espanet était toute rose, tandis que les épaules de Mme Haffner avaient pris des blancheurs de cire. Cependant, M. Hupel de la Noue examinait le manche d'un couteau ; M. Toutin-Laroche lançait encore à M. Haffner des lambeaux de phrase, que celui-ci accueillait par des hochements de tête ; M. de Mareuil rêvait en regardant M. Michelin, qui lui souriait finement. Quant à la jolie Mme Michelin, elle ne parlait plus depuis longtemps ; très rouge, elle laissait pendre sous la nappe une main que M. de Saffré devait tenir dans la sienne, car il s'appuyait gauchement sur le bord de la table, les sourcils tendus, avec la grimace d'un homme qui résout un problème d'algèbre. Mme Sidonie avait vaincu, elle aussi ; les sieurs Mignon et Charrier, accoudés tous deux et tournés vers elle, paraissaient ravis de recevoir ses confidences ; elle avouait qu'elle adorait le laitage et qu'elle avait peur des revenants. Et Aristide Saccard, lui-même, les yeux demi-clos, plongé dans cette béatitude d'un maître de maison qui a conscience d'avoir grisé honnêtement ses convives, ne songeait point à quitter la table ; il contemplait avec une tendresse respectueuse le baron Gouraud, appesanti, digérant, allongeant sur la nappe blanche sa main droite, une main de vieillard sensuel, courte, épaisse, tachée de plaques violettes et couverte de poils roux.

Renée acheva machinalement les quelques gouttes de tokai qui restaient au fond de son verre. Des feux lui montaient à la face ; les petits cheveux pâles de son front et de sa nuque, rebelles, s'échappaient, comme mouillés par un souffle humide. Elle avait les lèvres et le nez amincis nerveusement, le visage muet d'un enfant qui a bu du vin pur. Si de bonnes pensées bourgeoises lui étaient venues en face des ombres du parc Monceau, ces pensées se noyaient, à cette heure, dans l'excitation des mets, des vins, des lumières, de ce milieu troublant où passaient des haleines et des gaietés chaudes. Elle n'échangeait plus de tranquilles sourires avec sa soeur Christine et sa tante Elisabeth, modestes toutes deux, s'effaçant, parlant à peine. Elle avait, d'un regard dur, fait baisser les yeux du pauvre M. de Mussy. Dans son apparente distraction, bien qu'elle évitât maintenant de se tourner, appuyée contre le dossier de sa chaise, où le satin de son corsage craquait doucement, elle laissait échapper un imperceptible frisson des épaules, à chaque nouvel éclat de rire qui lui venait du coin où Maxime et Louise plaisantaient, toujours aussi haut, dans le bruit mourant des conversations.

Et derrière elle, au bord de l'ombre, dominant de sa haute taille la table en désordre et les convives pâmés, Baptiste se tenait debout, la chair blanche, la mine grave, avec l'attitude dédaigneuse d'un laquais qui a repu ses maîtres. Lui seul, dans l'air chargé d'ivresse, sous les clartés crues du lustre qui jaunissaient, restait correct, avec sa chaîne d'argent au cou, ses yeux froids où la vue des épaules des femmes ne mettait pas une flamme, son air d'eunuque servant des Parisiens de la décadence et gardant sa dignité.

Enfin, Renée se leva, d'un mouvement nerveux. Tout le monde l'imita. On passa au Salon, où le café était servi.

Le grand salon de l'hôtel était une vaste pièce longue, une sorte de galerie, allant d'un pavillon à l'autre, occupant toute la façade du côté du jardin. Une large porte-fenêtre s'ouvrait sur le perron. Cette galerie était resplendissante d'or. Le plafond, légèrement cintré, avait des enroulements capricieux courant autour de grands médaillons dorés, qui luisaient comme des boucliers. Des rosaces, des guirlandes éclatantes bordaient la voûte ; des filets, pareils à des jets de métal en fusion, coulaient sur les murs, encadrant les panneaux, tendus de soie rouge ; des tresses de roses, avec des gerbes épanouies au sommet, retombaient le long des glaces.

Sur le parquet, un tapis d'Aubusson étalait ses fleurs de pourpre. Le meuble de damas de soie rouge, les portières et les rideaux de même étoffe, l'énorme pendule rocaille de la cheminée, les vases de Chine posés sur les consoles, les pieds des deux tables longues ornées de mosaïques de Florence, jusqu'aux jardinières placées dans les embrasures des fenêtres, suaient l'or, égouttaient l'or. Aux quatre angles se dressaient quatre grandes lampes posées sur des socles de marbre rouge, auxquels les attachaient des chaînes de bronze doré, tombant avec des grâces symétriques. Et, au plafond, descendaient trois lustres à pendeloques de cristal, ruisselants de gouttes de lumière bleues et roses, et dont les clartés ardentes faisaient flamber tout l'or du salon.

Les hommes se retirèrent bientôt dans le fumoir.

M. de Mussy vint prendre familièrement le bras de Maxime, qu'il avait connu au collège, bien qu'il eût six ans de plus que lui. Il l'entraîna sur la terrasse, et après qu'ils eurent allumé un cigare, il se plaignit amèrement de Renée.

-- Mais qu'a-t-elle donc, dites ? Je l'ai vue hier, elle était adorable. Et voilà qu'aujourd'hui elle me traite comme si tout était fini entre nous ? Quel crime ai-je pu commettre ? Vous seriez bien aimable, mon cher Maxime, de l'interroger, de lui dire combien elle me fait souffrir.

-- Ah ! pour cela non ! répondit Maxime en riant. Renée a ses nerfs je ne tiens pas à recevoir l'averse. Débrouillez-vous, faites vos affaires vous-même.

Et il ajouta, après avoir lentement exhalé la fumée de son havane :

-- Vous voulez me faire jouer un joli rôle, vous !

Mais M. de Mussy parla de sa vive amitié, et il déclara au jeune homme qu'il n'attendait qu'une occasion pour lui prouver combien il lui était dévoué. Il était bien malheureux, il aimait tant Renée !

-- Eh bien, c'est convenu, dit enfin Maxime, je lui dirai un mot ; mais, vous savez, je ne promets rien ; elle va m'envoyer coucher, c'est sûr.

Ils rentrèrent dans le fumoir, ils s'allongèrent dans de larges fauteuils- dormeuses. Là, pendant une grande demi-heure, M. de Mussy conta ses chagrins à Maxime ; il lui dit pour la dixième fois comment il était tombé amoureux de sa belle-mère, comment elle avait bien voulu le distinguer ; et Maxime, en attendant que son cigare fût achevé, lui donnait des conseils, lui expliquait Renée, lui indiquait de quelle façon il devait se conduire pour la dominer.

Saccard étant venu s'asseoir à quelques pas des jeunes gens, M. de Mussy garda le silence et Maxime conclut en disant :

-- Moi, si j'étais à votre place, j'agirais très cavalièrement. Elle aime ça.

Le fumoir occupait, à l'extrémité du grand salon, une des pièces rondes formées par des tourelles. Il était de style très riche et très sobre. Tendu d'une imitation de cuir de Cordoue, il avait des rideaux et des portières en algérienne, et, pour tapis, une moquette à dessins persans. Le meuble, recouvert de peaux de chagrin couleur bois, se composait de poufs, de fauteuils et d'un divan circulaire qui tenait en partie la rondeur de la pièce. Le petit lustre du plafond, les ornements du guéridon, la garniture de la cheminée étaient en bronze florentin vert pâle.

Il n'était guère resté avec les dames que quelques jeunes gens et des vieillards à faces blanches et molles, ayant le tabac en horreur. Dans le fumoir, on riait, on plaisantait très librement. M. Hupel de la Noue égaya fort ces messieurs en leur racontant de nouveau l'histoire qu'il avait dite pendant le dîner, mais en la complétant par des détails tout à fait crus. C'était sa spécialité ; il avait toujours deux versions d'une anecdote, l'une pour les dames, l'autre pour les hommes. Puis, quand Aristide Saccard entra, il fut entouré et complimenté ; et comme il faisait mine de ne pas comprendre, M. de Saffré lui dit, dans une phrase très applaudie, qu'il avait bien mérité de la patrie en empêchant la belle Laure d'Aurigny de passer aux Anglais.

-- Non, vraiment, messieurs, vous vous trompez, balbutiait Saccard avec une fausse modestie.

-- Va, ne te défends donc pas ! lui cria plaisamment Maxime. A ton âge, c'est très beau.

Le jeune homme, qui venait de jeter son cigare, rentra dans le grand salon. Il était venu beaucoup de monde. La galerie était pleine d'habits noirs, debout, causant à demi-voix, et de jupes, étalées largement le long des causeuses. Des laquais commençaient à promener des plats d'argent, chargés de glaces et de verres de punch.

Maxime, qui désirait parler à Renée, traversa le grand salon dans sa longueur, sachant bien où il trouverait le cénacle de ces dames. Il y avait, à l'autre extrémité de la galerie, faisant pendant au fumoir, une pièce ronde dont on avait fait un adorable petit salon. Ce salon, avec ses tentures, ses rideaux et ses portières de satin bouton d'or, avait un charme voluptueux, d'une saveur originale et exquise. Les clartés du lustre, très délicatement fouillé, chantaient une symphonie en jaune mineur, au milieu de toutes ces étoffes couleur de soleil. C'était comme un ruissellement de rayons adoucis, un coucher d'astre s'endormant sur une nappe de blés mûrs. A terre la lumière se mourait sur un tapis d'Aubusson semé de feuilles sèches. Un piano d'ébène marqueté d'ivoire, deux petits meubles dont les glaces laissaient voir un monde de bibelots, une table Louis XVI, une console jardinière surmontée d'une énorme gerbe de fleurs suffisaient à meubler la pièce. Les causeuses, les fauteuils, les poufs étaient recouverts de satin bouton d'or capitonné, coupé par de larges bandes de satin noir bordé de tulipes voyantes. Et il y avait encore des sièges bas, des sièges volants, toutes les variétés élégantes et bizarres du tabouret. On ne voyait pas le bois de ces meubles ; le satin, le capiton couvraient tout. Les dossiers se renversaient avec des rondeurs moelleuses de traversins. C'étaient comme des lits discrets où l'on pouvait dormir et aimer dans le duvet, au milieu de la sensuelle symphonie en jaune mineur.

Renée aimait ce petit salon, dont une des portes-fenêtres s'ouvrait sur la magnifique serre chaude scellée au flanc de l'hôtel. Dans la journée, elle y passait ses heures d'oisiveté. Les tentures jaunes, au lieu d'éteindre sa chevelure pâle, la doraient de flammes étranges ; sa tête se détachait au milieu d'une lueur d'aurore, toute rose et blanche, comme celle d'une Diane blonde s'éveillant dans la lumière du matin ; et c'était pourquoi, sans doute, elle aimait cette pièce qui mettait sa beauté en relief.

A cette heure, elle était là avec ses intimes. Sa soeur et sa tante venaient de partir. Il n'y avait plus, dans le cénacle, que des têtes folles. Renversée à demi au fond d'une causeuse, Renée écoutait les confidences de son amie Adeline, qui lui parlait à l'oreille, avec des mines de chatte et des rires brusques. Suzanne Haffner était fort entourée ; elle tenait tête à un groupe de jeunes gens qui la serraient de très près, sans qu'elle perdît sa langueur d'Allemande, son effronterie provocante, nue et froide comme ses épaules. Dans un coin, madame Sidonie endoctrinait à voix basse une jeune femme aux cils de vierge. Plus loin, Louise, debout, causait avec un grand garçon timide, qui rougissait ; tandis que le baron Gouraud, en pleine clarté, sommeillait dans son fauteuil, étalant ses chairs molles, sa carrure d'éléphant blême, au milieu des grâces frêles et de la soyeuse délicatesse des dames. Et, dans la pièce, sur les jupes de satin aux plis durs et vernis comme de la porcelaine, sur les épaules dont les blancheurs laiteuses s'étoilaient de diamants, une lumière de féerie tombait en poussière d'or. Une voix fluette, un rire pareil à un roucoulement, sonnaient avec des limpidités de cristal. Il faisait très chaud. Des éventails battaient lentement, comme des ailes, jetant à chaque souffle, dans l'air alangui, les parfums musqués des corsages.

Quand Maxime parut sur le seuil de la porte, Renée, qui écoutait la marquise d'une oreille dis traite, se leva vivement, feignit d'avoir à remplir son rôle de maîtresse de maison. Elle passa dans le grand salon, où le jeune homme la suivit. Là, elle fit quelques pas, souriante, donnant des poignées de main ; puis, attirant Maxime à l'écart :

-- Eh ! Dit-elle à demi-voix, d'un air ironique, la corvée est douce, ce n'est plus si bête de faire sa cour.

-- Je ne comprends pas, répondit le jeune homme, qui allait plaider la cause de M. de Mussy.

-- Mais il me semble que j'ai bien fait de ne pas te délivrer de Louise. Vous allez vite, tous les deux.

Et elle ajouta, avec une sorte de dépit :

-- C'était indécent, à table.

Maxime se mit à rire.

-- Ah ! oui, nous nous sommes conté des histoires. Je l'ignorais, cette fillette. Elle est drôle. Elle a l'air d'un garçon.

Et, comme Renée continuait à faire la grimace irritée d'une prude, le jeune homme qui ne lui connaissait pas de telles indignations, reprit avec sa familiarité souriante :

-- Est-ce que tu crois, belle-maman, que je lui ai pincé les genoux sous la table ? Que diable, on sait se conduire avec une fiancée !... J'ai quelque chose de plus grave à te dire. Ecoute-moi... Tu m'écoutes, n'est-ce pas ?

Il baissa encore la voix.

-- Voilà... M. de Mussy est très malheureux, il vient de me le dire. Moi, tu comprends, ce n'est pas mon rôle de vous raccommoder, s'il y a de la brouille. Mais, tu sais, je l'ai connu au collège, et comme il avait l'air vraiment désespéré, je lui ai promis de te dire un mot...

Il s'arrêta. Renée le regardait d'un air indéfinissable.

-- Tu ne réponds pas ?... continua-t-il. C'est égal, ma commission est faite, arrangez-vous comme vous voudrez... Mais, vrai, je te trouve cruelle. Ce pauvre garçon m'a fait de la peine. A ta place, je lui enverrais au moins une bonne parole.

Alors, Renée qui n'avait pas cessé de regarder Maxime de ses yeux fixes, où brûlait une flamme vive, répondit :

-- Va dire à M. de Mussy qu'il m'embête.

Et elle se remit à marcher doucement au milieu des groupes, souriant, saluant, donnant des poignées de main. Maxime resta planté, d'un air surpris ; puis il eut un rire silencieux.

Peu désireux de remplir sa commission auprès de M. de Mussy, il fit le tour du grand salon. La soirée tirait à sa fin, merveilleuse et banale comme toutes les soirées. Il était près de minuit, le monde s'en allait peu à peu. Ne voulant pas rentrer se coucher sur une impression d'ennui, il se décida à chercher Louise. Il passait devant la porte de sortie, lorsqu'il vit, dans le vestibule la jolie Mme Michelin, que son mari enveloppait délicatement dans une sortie de bal bleu et rose :

-- Il a été charmant, charmant, disait la jeune femme. Pendant tout le dîner, nous avons causé de toi. Il parlera au ministre ; seulement, ce n'est pas lui que ça regarde...

Et, comme à côté d'eux, un laquais emmaillotait le baron Gouraud dans une grande pelisse fourrée :

-- C'est ce gros père-là qui enlèverait l'affaire ! ajouta-t-elle à l'oreille de son mari, tandis qu'il lui nouait sous le menton le cordon du capuchon. Il fait ce qu'il veut au ministère. Demain, chez les Mareuil, il faudra tâcher...

M. Michelin souriait. Il emmena sa femme avec précaution, comme s'il eût tenu au bras un objet fragile et précieux. Maxime, après s'être assuré d'un coup d'oeil que Louise n'était pas dans le vestibule, alla droit au petit salon. En effet, elle s'y trouvait encore, presque seule, attendant son père, qui avait dû passer la soirée dans le fumoir, avec les hommes politiques. Ces dames, la marquise, madame Haffner, étaient parties. Il ne restait plus que madame Sidonie, disant combien elle aimait les bêtes à quelques femmes de fonctionnaires.

-- Ah ! voilà mon petit mari, s'écria Louise. Asseyez-vous là et dites-moi dans quel fauteuil mon père a pu s'endormir. Il se sera déjà cru à la Chambre.

Maxime lui répondit sur le même ton, et les jeunes gens retrouvèrent leurs grands éclats de rire du dîner. Assis à ses pieds, sur un siège très bas, il finit par lui prendre les mains, par jouer avec elle, comme avec un camarade. Et, en vérité, dans sa robe de foulard blanc à pois rouges, avec son corsage montant, sa poitrine plate, sa petite tête laide et futée de gamin, elle ressemblait à un garçon déguisé en fille. Mais, par instants, ses bras grêles, sa taille déviée avait des poses abandonnées, et des ardeurs passaient au fond de ses yeux pleins encore de puérilité, sans qu'elle rougit le moins du monde des jeux de Maxime. Et tous deux de rire, se croyant seuls, sans même apercevoir Renée, debout au milieu de la serre, à demi cachée, qui les regardait de loin.

Depuis un instant, la vue de Maxime et de Louise, comme elle traversait une allée, avait brusquement arrêté la jeune femme derrière un arbuste. Autour d'elle, la serre chaude, pareille à une nef d'église, et dont de minces colonnettes de fer montaient d'un jet soutenir le vitrail cintré, étalait ses végétations grasses, ses nappes de feuilles puissantes, ses fusées épanouies de verdure.

Au milieu, dans un bassin ovale, au ras du sol, vivait, de la vie mystérieuse et glauque des plantes d'eau, toute la flore aquatique des pays du soleil. Des Cyclanthus, dressant leurs panaches verts, entouraient, d'une ceinture monumentale, le jet d'eau, qui ressemblait au chapiteau tronqué de quelque colonne cyclopéenne. Puis, aux deux bouts, de grands Tornélia élevaient leurs broussailles étranges au-dessus du bassin, leurs bois secs, dénudés, tordus comme des serpents malades, et laissant tomber des racines aériennes, semblables à des filets de pêcheur pendus au grand air. Près du bord, un Pandanus de Java épanouissait sa gerbe de feuilles verdâtres, striées de blanc, minces comme des épées, épineuses et dentelées comme des poignards malais. Et, à fleur d'eau, dans la tiédeur de la nappe dormante doucement chauffée, des Nymphéa ouvraient leurs étoiles roses, tandis que des Furyal les laissaient traîner leurs feuilles rondes, leurs feuilles lépreuses, nageant à plat comme des dos de crapauds monstrueux couverts de pustules.

Pour gazon, une large bande de Sélaginelle entourait le bassin. Cette fougère naine formait un épais tapis de mousse, d'un vert tendre. Et, au-delà de la grande allée circulaire, quatre énormes massifs allaient d'un élan vigoureux jusqu'au cintre : les Palmiers, légèrement penchés dans leur grâce, épanouissaient leurs éventails, étalaient leurs têtes arrondies, laissaient pendre leurs palmes, comme des avirons lassés par leur éternel voyage dans le bleu de l'air, les grands Bambous de l'Inde montaient droits, frêles et durs, faisant tomber de haut leur pluie légère de feuilles ; un Ravenala, l'arbre du voyageur, dressait son bouquet d'immenses écrans chinois ; et, dans un coin, un Bananier, chargé de ses fruits, allongeait de toutes parts ses longues feuilles horizontales, où deux amants pourraient se coucher à l'aise en se serrant l'un contre l'autre. Aux angles, il y avait des Euphorbes d'Abyssinie, ces cierges épineux, contrefaits, pleins de bosses honteuses, suant le poison. Et, sous les arbres, pour couvrir le sol, des fougères basses, les Adiantum, les Ptérides mettaient leurs dentelles délicates, leurs fines découpures. Les Alsophila, d'espèce plus haute, étageaient leurs rangs de rameaux symétriques, sexangulaires, si réguliers, qu'on aurait dit de grandes pièces de faïence destinées à contenir les fruits de quelque dessert gigantesque. Puis, une bordure de Bégonia et de Caladium entourait les massifs ; les Bégonia, à feuilles torses, tachées superbement de vert et de rouge ; les Caladium, dont les feuilles en fer de lance, blanches et à nervures vertes, ressemblent à de larges ailes de papillon ; plantes bizarres dont le feuillage vit étrangement, avec un éclat sombre ou palissant de fleurs malsaines.

Derrière les massifs, une seconde allée, plus étroite faisait le tour de la serre. Là, sur des gradins, cachant à demi les tuyaux de chauffage, fleurissaient les Maranta, douces au toucher comme du velours, les Gloxinia, aux cloches violettes, les Dracéna, semblables à des lames de vieille laque vernie.

Mais un des charmes de ce jardin d'hiver était aux quatre coins, des antres de verdure, des berceaux profonds, que recouvraient d'épais rideaux de lianes. Des bouts de forêt vierge avaient bâti, en ces endroits, leurs murs de feuilles, leurs fouillis impénétrables de tiges, de jets souples, s'accrochant aux branches, franchissant le vide d'un vol hardi, retombant de la voûte comme des glands de tentures riches. Un pied de Vanille, dont les grosses gousses mûres exhalaient des senteurs pénétrantes, courait sur la rondeur d'un portique garni de mousse ; les Coques du Levant tapissaient les colonnettes de leurs feuilles rondes ; les Bauhinia, aux grappes rouges, les Quisqualus, dont les fleurs pendaient comme des colliers de verroterie, filaient, se coulaient, se nouaient, ainsi que des couleuvres minces, jouant et s'allongeant sans fin dans le noir des verdures.

Et, sous les arceaux, entre les massifs, çà et là, des chaînettes de fer soutenaient des corbeilles, dans lesquelles s'étalaient des Orchidées, les plantes bizarres du plein ciel, qui poussent de toutes parts leurs rejets trapus, noueux et déjetés comme des membres infirmes. Il y avait les Sabots de Vénus, dont la fleur ressemble à une pantoufle merveilleuse, garnie au talon d'ailes de libellules ; les Aeridès, si tendrement parfumées ; les Stanhopéa, aux fleurs pâles, tigrées, qui soufflent au loin, comme des gorges amères de convalescent, une haleine âcre et forte.

Mais ce qui, de tous les détours des allées, frappait les regards, c'était un grand Hibiscus de la Chine, dont l'immense nappe de verdure et de fleurs couvrait tout le flanc de l'hôtel, auquel la serre était scellée. Les larges fleurs pourpres de cette mauve gigantesque, sans cesse renaissantes, ne vivent que quelques heures. On eût dit des bouches sensuelles de femmes qui s'ouvraient, les lèvres rouges, molles et humides, de quelque Messaline géante, que des baisers meurtrissaient, et qui toujours renaissaient avec leur sourire avide et saignant.

Renée, près du bassin, frissonnait au milieu de ces floraisons superbes. Derrière elle, un grand sphinx de marbre noir, accroupi sur un bloc de granit, la tête tournée vers l'aquarium, avait un sourire de chat discret et cruel ; et c'était comme l'idole sombre, aux cuisses luisantes, de cette terre de feu. A cette heure, des globes de verre dépoli éclairaient les feuillages de nappes laiteuses. Des statues, des têtes de femme dont le cou se renversait, gonflé de rires, blanchissaient au fond du massifs, avec des taches d'ombres qui tordaient leurs rires fous. Dans l'eau épaisse et dormante du bassin, d'étranges rayons se jouaient, éclairant des formes vagues, des masses glauques, pareilles à des ébauches de monstres. Sur les feuilles lisses du Ravenala, sur les éventails vernis des Lataniers, un flot de lueurs blanches coulait ; tandis que, de la dentelle des Fougères, tombaient en pluie fine des gouttes de clarté. En haut, brillaient des reflets de vitre, entre les têtes sombres des hauts Palmiers. Puis, tout autour, du noir s'entassait ; les berceaux, avec leurs draperies de lianes, se noyaient dans les ténèbres, ainsi que des nids de reptiles endormis.

Et, sous la lumière vive, Renée songeait, en regardant de loin Louise et Maxime. Ce n'était plus la rêverie flottante, la grise tentation du crépuscule, dans les allées fraîches du Bois. Ses pensées n'étaient plus bercées et endormies par le trot des chevaux, le long des gazons mondains, des taillis où les familles bourgeoises dînent le dimanche. Maintenant un désir net, aigu, l'emplissait.

Un amour immense, un besoin de volupté, flottait dans cette nef close, où bouillait la sève ardente des tropiques. La jeune femme était prise dans ces noces puissantes de la terre, qui engendraient autour d'elle ces verdures noires, ces tiges colossales ; et les couches âcres de cette mer de feu, cet épanouissement de forêt, ce tas de végétations toutes brûlantes des entrailles quelles nourrissaient, lui jetaient des effluves troublants, chargés d'ivresse. A ses pieds, le bassin, la masse d'eau chaude, épaissie par les sucs des racines flottantes, fumait, mettait à ses épaules un manteau de vapeurs lourdes, une buée qui lui chauffait la peau, comme l'attouchement d'une main moite de volupté. Sur sa tête, elle sentait le jet des Palmiers, les hauts feuillages secouant leur arôme. Et, plus que l'étouffement chaud de l'air, plus que les clartés vives, plus que les fleurs larges, éclatantes, pareilles à des visages riant ou grimaçant entre les feuilles, c'étaient surtout les odeurs qui la brisaient. Un parfum indéfinissable, fort, excitant, traînait, fait de mille parfums : sueurs humaines, haleines de femmes, senteurs de chevelures ; et des souffles doux et fades jusqu'à l'évanouissement, étaient coupés par des souffles pestilentiels, rudes, chargés de poisons. Mais, dans cette musique étrange des odeurs, la phrase mélodique qui revenait toujours, dominant, étouffant les tendresses de la Vanille et les acuités des Orchidées, c'était cette odeur humaine, pénétrante, sensuelle, cette odeur d'amour qui s'échappe le matin de la chambre close de deux jeunes époux.

Renée, lentement, s'était adossée au socle de granit. Dans sa robe de satin vert, la gorge et la tête rougissantes, mouillées des gouttes claires de ses diamants, elle ressemblait à une grande fleur, rose et verte, à un des Nymphéa du bassin, pâmé par la chaleur. A cette heure de vision nette, toutes ses bonnes résolutions s'évanouissaient à jamais, l'ivresse du dîner remontait à sa tête, impérieuse, victorieuse, doublée par les flammes de la serre. Elle ne songeait plus aux fraîcheurs de la nuit qui l'avaient calmée, à ces ombres murmurantes du parc, dont les voix lui avaient conseillé la paix heureuse. Ses sens de femme ardente, ses caprices de femme blasée s'éveillaient. Et, au- dessus d'elle, le grand Sphinx de marbre noir riait d'un rire mystérieux, comme s'il avait lu le désir enfin formulé qui galvanisait ce coeur mort, le désir longtemps fuyant, « l'autre chose » vainement cherchée par Renée dans le bercement de sa calèche, dans la cendre fine de la nuit tombante, et que venait brusquement de lui révéler sous la clarté crue, au milieu de ce jardin de feu, la vue de Louise et de Maxime, riant et jouant, les mains dans les mains.

A ce moment, un bruit de voix sortit d'un berceau voisin, dans lequel Aristide Saccard avait conduit les sieurs Mignon et Charrier.

-- Non, vrai, monsieur Saccard, disait la voix grasse de celui-ci, nous ne pouvons vous racheter cela à plus de deux cents francs le mètre.

Et la voix aigre de Saccard se récriait :

-- Mais, dans ma part, vous m'avez compté le mètre de terrain à deux cent cinquante francs.

-- Eh bien, écoutez, nous mettons deux cent vingt-cinq francs.

Et les voix continuèrent, brutales, sonnant étrangement sous les palmes tombantes des massifs. Mais elles traversèrent comme un vain bruit le rêve de Renée, devant laquelle se dressait, avec l'appel du vertige, une jouissance inconnue, chaude de crime, plus âpre que toutes celles qu'elle avait déjà épuisées, la dernière qu'elle eût encore à boire. Elle n'était plus lasse.

L'arbuste derrière lequel elle se cachait à demi, était une plante maudite, un Tanghin de Madagascar, aux larges feuilles de buis, aux tiges blanchâtres, dont les moindres nervures distillent un lait empoisonné. Et, à un moment, comme Louise et Maxime riaient plus haut, dans le reflet jaune, dans le coucher de soleil du petit salon, Renée, l'esprit perdu, la bouche sèche et irritée, prit entre ses lèvres un rameau de Tanghin, qui lui venait à la hauteur des dents, et mordit une des feuilles amères.

PARTIE II

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Aristide Rougon s'abattit sur Paris, au lendemain du 2 Décembre, avec ce flair des oiseaux de proie qui sentent de loin les champs de bataille. Il arrivait de Plassans, une sous-préfecture du Midi, où son père venait enfin de pêcher dans l'eau trouble des événements une recette particulière longtemps convoitée. Lui, jeune encore, après s'être compromis comme un sot, sans gloire ni profit, avait dû s'estimer heureux de se tirer sain et sauf de la bagarre. Il accourait, enrageant d'avoir fait fausse route, maudissant la province, parlant de Paris avec des appétits de loup, jurant « qu'il ne serait plus si bête » ; et le sourire aigu dont il accompagnait ces mots prenait une terrible signification sur ses lèvres minces.

Il arriva dans les premiers jours de 1852. Il amenait avec lui sa femme Angèle, une personne blonde et fade, qu'il installa dans un étroit logement de la rue Saint-Jacques, comme un meuble gênant dont il avait hâte de se débarrasser. La jeune femme n'avait pas voulu se séparer de sa fille, la petite Clotilde, une enfant de quatre ans, que le père aurait volontiers laissée à la charge de sa famille. Mais il ne s'était résigné au désir d'Angèle qu'à la condition d'oublier au collège de Plassans leur fils Maxime, un galopin de onze ans, sur lequel sa grand-mère avait promis de veiller. Aristide voulait avoir les mains libres ; une femme et un enfant lui semblaient déjà un poids écrasant pour un homme décidé à franchir tous les fossés, quitte à se casser les reins ou à rouler dans la boue.

Le soir même de son arrivée, pendant qu'Angèle défaisait les malles, il éprouva l'âpre besoin de courir Paris, de battre de ses gros souliers de provincial ce pavé brûlant d'où il comptait faire jaillir des millions. Ce fut une vraie prise de possession. Il marcha pour marcher, allant le long des trottoirs, comme en pays conquis. Il avait la vision très nette de la bataille qu'il venait livrer, et il ne lui répugnait pas de se comparer à un habile crocheteur de serrures qui, par ruse ou par violence, va prendre sa part de la richesse commune qu'on lui a méchamment refusée jusque-là. S'il avait éprouvé le besoin d'une excuse, il aurait invoqué ses désirs étouffés pendant dix ans, sa misérable vie de province, ses fautes surtout, dont il rendait la société entière responsable. Mais à cette heure, dans cette émotion du joueur qui met enfin ses mains ardentes sur le tapis vert, il était tout à la joie, une joie à lui, où il y avait des satisfactions d'envieux et des espérances de fripon impuni. L'air de Paris le grisait, il croyait entendre, dans le roulement des voitures, les voix de Macbeth, qui lui criaient : « Tu seras riche ! » Pendant près de deux heures, il alla ainsi de rue en rue, goûtant les voluptés d'un homme qui se promène dans son vice. Il n'était pas revenu à Paris depuis l'heureuse année qu'il y avait passée comme étudiant. La nuit tombait : son rêve grandissait dans les clartés vives que les cafés et les magasins jetaient sur les trottoirs ; il se perdit.

Quand il leva les yeux, il se trouvait vers le milieu du faubourg Saint-Honoré. Un de ses frères, Eugène Rougon, habitait une rue voisine, la rue de Penthièvre. Aristide, en venant à Paris, avait surtout compté sur Eugène, qui, après avoir été un des agents les plus actifs du coup d'Etat, était à cette heure une puissance occulte, un petit avocat dans lequel naissait un grand homme politique. Mais, par une superstition de joueur, il ne voulut pas aller frapper ce soir-là à la porte de son frère. Il regagna lentement la rue Saint-Jacques, songeant à Eugène avec une envie sourde, regardant ses pauvres vêtements encore couverts de la poussière du voyage, et cherchant à se consoler en reprenant son rêve de richesse. Ce rêve lui-même était devenu amer. Parti par un besoin d'expansion, mis en joie par l'activité boutiquière de Paris, il rentra, irrité du bonheur qui lui semblait courir les rues, rendu plus féroce, s'imaginant des luttes acharnées, dans lesquelles il aurait plaisir à battre et à duper cette foule qui l'avait coudoyé sur les trottoirs. Jamais il n'avait ressenti des appétits aussi larges, des ardeurs aussi immédiates de jouissance.

Le lendemain, au jour, il était chez son frère. Eugène habitait deux grandes pièces froides, à peine meublées, qui glacèrent Aristide. Il s'attendait à trouver son frère vautré en plein luxe. Ce dernier travaillait devant une petite table noire.

Il se contenta de lui dire, de sa voix lente, avec un sourire :

-- Ah ! c'est toi, je t'attendais.

Aristide fut très aigre. Il accusa Eugène de l'avoir laissé végéter, de ne pas même lui avoir fait l'aumône d'un bon conseil, pendant qu'il pataugeait en province. Il ne devait jamais se pardonner d'être resté républicain jusqu'au 2 Décembre ; c'était sa plaie vive, son éternelle confusion. Eugène avait tranquillement repris sa plume. Quand il eut fini :

-- Bah ! dit-il, toutes les fautes se réparent. Tu es plein d'avenir.

Il prononça ces mots d'une voix si nette, avec un regard si pénétrant qu'Aristide baissa la tête, sentant que son frère descendait au plus profond de son être. Celui-ci continua avec une brutalité amicale :

-- Tu viens pour que je te place, n'est-ce pas ? J'ai déjà songé à toi, mais je n'ai encore rien trouvé. Tu comprends, je ne puis te mettre n'importe où. Il te faut un emploi où tu fasses ton affaire sans danger pour toi ni pour moi... Ne te récrie pas, nous sommes seuls, nous pouvons nous dire certaines choses...

Aristide prit le parti de rire.

-- Oh ! je sais que tu es intelligent, poursuivit Eugène, et que tu ne commettrais plus une sottise improductive... Dès qu'une bonne occasion se présentera, je te caserai. Si d'ici là tu avais besoin d'une pièce de vingt francs, viens me la demander.

Ils causèrent un instant de l'insurrection du Midi, dans laquelle leur père avait gagné sa recette particulière. Eugène s'habillait tout en causant. Dans la rue, au moment de le quitter, il retint son frère un instant encore, il lui dit à voix plus basse :

- Tu m'obligeras en ne battant pas le pavé et en attendant tranquillement chez toi l'emploi que je te promets... Il me serait désagréable de voir mon frère faire antichambre.

Aristide avait du respect pour Eugène, qui lui semblait un gaillard hors ligne. Il ne lui pardonna pas ses défiances, ni sa franchise un peu rude ; mais il alla docilement s'enfermer rue Saint-Jacques. Il était venu avec cinq cents francs que lui avait prêtés le père de sa femme. Les frais du voyage payés, il fit durer un mois les trois cents francs qui lui restaient. Angèle était une grosse mangeuse ; elle crut, en outre, devoir rafraîchir sa toilette de gala par une garniture de rubans mauves. Ce mois d'attente parut interminable à Aristide. L'impatience le brûlait. Lorsqu'il se mettait à la fenêtre, et qu'il sentait sous lui le labeur géant de Paris, il lui prenait des envies folles de se jeter d'un bond dans la fournaise, pour y pétrir l'or de ses mains fiévreuses, comme une cire molle. Il aspirait ces souffles encore vagues qui montaient de la grande cité, ces souffles de l'empire naissant, où traînaient déjà des odeurs d'alcôves et de tripots financiers, des chaleurs de jouissances. Les fumets légers qui lui arrivaient lui disaient qu'il était sur la bonne piste que le gibier courait devant lui, que la grande chasse impériale, la chasse aux aventures, aux femmes, aux millions, commençait enfin. Ses narines battaient, son instinct de bête affamée saisissait merveilleusement au passage les moindres indices de la curée chaude dont la ville allait être le théâtre.

Deux fois, il alla chez son frère, pour activer ses démarches. Eugène l'accueillit avec brusquerie, lui répétant qu'il ne l'oubliait pas, mais qu'il fallait attendre. Il reçut enfin une lettre qui le priait de passer rue de Penthièvre. Il y alla, le coeur battant à grands coups, comme à un rendez-vous d'amour.

Il trouva Eugène devant son éternelle petite table noire, dans la grande pièce glacée qui lui servait de bureau. Dès qu'il l'aperçut, l'avocat lui tendit un papier, en disant :

-- Tiens, j'ai reçu ton affaire hier. Tu es nommé commissaire voyer adjoint à l'Hôtel de Ville. Tu auras deux mille quatre cents francs d'appointements.

Aristide était resté debout. Il blêmit et ne prit pas le papier, croyant que son frère se moquait de lui. Il avait espéré au moins une place de six mille francs. Eugène, devinant ce qui se passait en lui, tourna sa chaise, et, se croisant les bras :

-- Serais-tu un sot ? demanda-t-il avec quelque colère... Tu fais des rêves de fille, n'est-ce pas ? Tu voudrais habiter un bel appartement, avoir des domestiques, bien manger, dormir dans la soie, te satisfaire tout de suite aux bras de la première venue, dans un boudoir meublé en deux heures... Toi et tes pareils, si nous vous laissions faire, vous videriez les coffres avant même qu'ils fussent pleins. Eh ! bon Dieu ! aie quelque patience ! Vois comme je vis, et prends au moins la peine de te baisser pour ramasser une fortune.

Il parlait avec un mépris profond des impatiences d'écolier de son frère. On sentait, dans sa parole rude, des ambitions plus hautes, des désirs de puissance pure ; ce naïf appétit de l'argent devait lui paraître bourgeois et puéril. Il continua d'une voix plus douce, avec un fin sourire :

-- Certes tes dispositions sont excellentes, et je n'ai garde de les contrarier. Les hommes comme toi sont précieux. Nous comptons bien choisir nos bons amis parmi les plus affamés. Va, sois tranquille, nous tiendrons table ouverte, et les plus grosses faims seront satisfaites. C'est encore la méthode la plus commode pour régner... Mais, par grâce, attends que la nappe soit mise, et, si tu m'en crois, donne-toi la peine d'aller chercher toi-même ton couvert à l'office.

Aristide restait sombre. Les comparaisons aimables de son frère ne le déridaient pas. Alors celui-ci céda de nouveau à la colère :

-- Tiens ! s'écria-t-il, j'en reviens à ma première opinion : tu es un sot... Eh ! qu'espérais-tu donc, que croyais-tu donc que j'allais faire de ton illustre personne ? Tu n'as même pas eu le courage de finir ton droit ; tu t'es enterré pendant dix ans dans une misérable place de commis de sous-préfecture ; tu m'arrives avec une détestable réputation de républicain que le coup d'Etat a pu seul convertir... Crois-tu qu'il y ait en toi l'étoffe d'un ministre, avec de pareilles notes... ? Oh ! je sais, tu as pour toi ton envie farouche d'arriver par tous les moyens possibles. C'est une grande vertu, j'en conviens, et c'est à elle que j'ai eu égard en te faisant entrer à la Ville.

Et, se levant, mettant la nomination dans les mains d'Aristide :

-- Prends, continua-t-il, tu me remercieras un jour. C'est moi qui ai choisi la place, je sais ce que tu peux en tirer... Tu n'auras qu'à regarder et à écouter. Si tu es intelligent, tu comprendras et tu agiras... Maintenant retiens bien ce qu'il me reste à te dire. Nous entrons dans un temps où toutes les fortunes sont possibles. Gagne beaucoup d'argent, je te le permets ; seulement pas de bêtise, pas de scandale trop bruyant, ou je te supprime.

Cette menace produisit l'effet que ses promesses n'avaient pu amener. Toute la fièvre d'Aristide se ralluma à la pensée de cette fortune dont son frère lui parlait. Il lui sembla qu'on le lâchait enfin dans la mêlée, en l'autorisant à égorger les gens, mais légalement, sans trop les faire crier. Eugène lui donna deux cents francs pour attendre la fin du mois.

Puis il resta songeur.

-- Je compte changer de nom, dit-il enfin, tu devrais en faire autant. Nous nous gênerions moins.

-- Comme tu voudras, répondit tranquillement Aristide.

-- Tu n'auras à t'occuper de rien, je me charge des formalités... Veux-tu t'appeler Sicardot, du nom de ta femme ?

Aristide leva les yeux au plafond, répétant, écoutant la musique des syllabes :

-- Sicardot..., Aristide Sicardot... Ma foi, non ; c'est ganache et ça sent la faillite.

-- Cherche autre chose alors, dit Eugène.

-- J'aimerais mieux Sicard tout court, reprit autre après un silence ; Aristide Sicard..., pas trop mal..., n'est-ce pas ? peut-être un peu gai...

Il rêva un instant encore, et, d'un air triomphant :

-- J'y suis, j'ai trouvé, cria-t-il... Saccard, Aristide Saccard !... avec deux c... Hein ! il y a de l'argent dans ce nom-là ; on dirait que l'on compte des pièces de cent sous.

Eugène avait la plaisanterie féroce. Il congédia son frère en lui disant avec un sourire :

Oui, un nom à aller au bagne ou à gagner millions.

Quelques jours plus tard, Aristide Saccard était à l'Hôtel de Ville. Il apprit que son frère, avait dû user d'un grand crédit pour l'y faire admettre sans les examens d'usage.

Alors commença, pour le ménage, la vie monotone des petits employés. Aristide et sa femme reprirent leurs habitudes de Plassans. Seulement, ils tombaient d'un rêve de fortune subite, et leur vie mesquine leur pesait davantage, depuis qu'ils la regardaient comme un temps d'épreuve dont ils ne pouvaient fixer la durée. Etre pauvre à Paris, c'est être pauvre deux fois. Angèle acceptait la misère avec cette mollesse de femme chlorotique elle passait les journées dans sa cuisine, ou bien couchée à terre, jouant avec sa fille, ne se lamentant qu'à la dernière pièce de vingt sous. Mais Aristide frémissait de rage dans cette pauvreté, dans cette existence étroite, où il tournait comme une bête enfermée. Ce fut pour lui un temps de souffrances indicibles : son orgueil saignait ses ardeurs inassouvies le fouettaient furieusement. Son frère réussit à se faire envoyer au Corps législatif par l'arrondissement de Plassans, et il souffrit davantage. Il sentait trop la supériorité d'Eugène pour être sottement jaloux ; il l'accusait de ne pas faire pour lui ce qu'il aurait pu faire. A plusieurs reprises, le besoin le força d'aller frapper à sa porte pour lui emprunter quelque argent. Eugène prêta l'argent, mais en lui reprochant avec rudesse de manquer de courage et de volonté. Dès lors, Aristide se roidit encore. Il jura qu'il ne demanderait plus un sou à personne, et il tint parole. Les huit derniers jours du mois, Angèle mangeait du pain sec en soupirant. Cet apprentissage acheva la terrible éducation de Saccard. Ses lèvres devinrent plus minces ; il n'eut plus la sottise de rêver ses millions tout haut ; sa maigre personne se fit fluette, n'exprima plus qu'une volonté, qu'une idée fixe caressée à toute heure. Quand il courait de la rue Saint-Jacques à l'Hôtel de Ville, ses talons éculés sonnaient aigrement sur les trottoirs, et il se boutonnait dans sa redingote râpée comme dans un asile de haine, tandis que son museau de fouine flairait l'air des rues. Anguleuse figure de la misère jalouse que l'on voit rôder sur le pavé de Paris, promenant son plan de fortune et le rêve de son assouvissement.

Vers le commencement de 1853, Aristide Saccard fut nommé commissaire voyer. Il gagnait quatre mille cinq cents francs. Cette augmentation arriva à temps ; Angèle dépérissait ; la petite Clotilde était toute pâle. Il garda son étroit logement de deux pièces, la salle à manger meublée de noyer, et la chambre à coucher, d'acajou, continuant à mener une existence rigide, évitant la dette, ne voulant mettre les mains dans l'argent des autres que lorsqu'il pourrait les y enfoncer jusqu'aux coudes.

Il mentit ainsi à ses instincts, dédaigneux des quelques sous qui lui arrivaient en plus, restant à l'affût. Angèle se trouva parfaitement heureuse. Elle s'acheta quelques nippes, mit la broche tous les jours. Elle ne comprenait plus rien aux colères muettes de son mari, à ses mines sombres d'homme qui poursuit la solution de quelque redoutable problème.

Aristide suivait les conseils d'Eugène : il écoutait et il regardait. Quand il alla remercier son frère de son avancement, celui-ci comprit la révolution qui s'était opérée en lui ; il le complimenta sur ce qu'il appela sa bonne tenue. L'employé, que l'envie roidissait à l'intérieur, s'était fait souple et insinuant. En quelques mois, il devint un comédien prodigieux. Toute sa verve méridionale s'était éveillée, et il poussait l'art si loin, que ses camarades de l'Hôtel de Ville le regardaient comme un bon garçon que sa proche parenté avec un député désignait à l'avance pour quelque gros emploi. Cette parenté lui attirait également la bienveillance de ses chefs. Il vivait ainsi dans une sorte d'autorité supérieure à son emploi, qui lui permettait d'ouvrir certaines portes et de mettre le nez dans certains cartons, sans que ses indiscrétions parussent coupables. On le vit, pendant deux ans, rôder dans tous les couloirs, s'oublier dans toutes les salles, se lever vingt fois par jour pour aller causer avec un camarade, porter un ordre, faire un voyage à travers les bureaux, éternelles promenades qui faisaient dire à ses collègues « Ce diable de Provençal ! il ne peut se tenir en place : il a du vif-argent dans les jambes. » Ses intimes le prenaient pour un paresseux, et le digne homme riait, quand ils l'accusaient de ne chercher qu'à voler quelques minutes à l'administration. Jamais il ne commit la faute d'écouter aux serrures ; mais il avait une façon carrée d'ouvrir les portes, de traverser les pièces, un papier à la main, l'air absorbé, d'un pas si lent et si régulier qu'il ne perdait pas un mot des conversations. Ce fut une tactique de génie ; on finit par ne plus s'interrompre au passage de cet employé actif, qui glissait dans l'ombre des bureaux et qui paraissait si préoccupé de sa besogne. Il eut encore une autre méthode ; il était d'une obligeance extrême, il offrait à ses camarades de les aider dès qu'ils se mettaient en retard dans leur travail, et il étudiait alors les registres, les documents qui lui passaient sous les yeux, avec une tendresse recueillie. Mais un ses péchés mignons fut de lier amitié avec les garçons de bureau. Il allait jusqu'à leur donner des poignées de main. Pendant des heures, il les faisait causer, entre deux portes, avec de petits rires étouffés, leur contant des histoires, provoquant leurs confidences. Ces braves gens l'adoraient, disaient de lui : « En voilà un qui n'est pas fier. » Dès qu'il y avait un scandale, il en était informé le premier. C'est ainsi qu'au bout de deux ans, l'Hôtel de Ville n'eut plus de mystères pour lui. Il en connaissait le personnel jusqu'au dernier des lampistes, et les paperasses jusqu'aux notes des blanchisseuses.

A cette heure, Paris offrait, pour un homme comme Aristide Saccard, le plus intéressant des spectacles. L'Empire venait d'être proclamé, après ce fameux voyage pendant lequel le prince président avait réussi à chauffer l'enthousiasme de quelques départements bonapartistes. Le silence s'était fait à la tribune et dans les journaux. La société, sauvée encore une fois, se félicitait, se reposait, faisait la grasse matinée, maintenant qu'un gouvernement fort la protégeait et lui ôtait jusqu'au souci de penser et de régler ses affaires. La grande préoccupation de la société était de savoir à quels amusements elle allait tuer le temps. Selon l'heureuse expression d'Eugène Rougon, Paris se mettait à table et rêvait gaudriole au dessert. La politique épouvantait, comme une drogue dangereuse. Les esprits lassés se tournaient vers les affaires et les plaisirs. Ceux qui possédaient déterraient leur argent, et ceux qui ne possédaient pas cherchaient dans les coins les trésors oubliés. Il y avait, au fond de la cohue, un frémissement sourd, un bruit naissant de pièces de cent sous, des rires clairs des femmes, des tintements encore affaiblis de vaisselle et de baisers. Dans le grand silence de l'ordre, dans la paix aplatie du nouveau règne montaient toutes sortes de rumeurs aimables, de promesses dorées et voluptueuses. Il semblait qu'on passât devant une de ces petites maisons dont les rideaux soigneusement tirés ne laissent voir que des ombres de femmes, et où l'on entend l'or sonner sur le marbre des cheminées. L'Empire allait faire de Paris le mauvais lieu de l'Europe. Il fallait à cette poignée d'aventuriers qui venaient de voler un trône, un règne d'aventures, d'affaires véreuses, de consciences vendues, de femmes achetées, de soûlerie furieuse et universelle. Et, dans la ville où le sang de décembre était à peine lavé, grandissait, timide encore, cette folie de jouissance qui devait jeter la patrie au cabanon des nations pourries et déshonorées.

Aristide Saccard, depuis les premiers jours, sentait venir ce flot montant de la spéculation, dont l'écume allait couvrir Paris entier. Il en suivit les progrès avec une attention profonde. Il se trouvait au beau milieu de la pluie chaude d'écus tombant dru sur les toits de la cité. Dans ses courses continuelles à travers l'Hôtel de Ville, il avait surpris le vaste projet de la transformation de Paris, le plan de ces démolitions, de ces voies nouvelles et de ces quartiers improvisés, de cet agio formidable sur la vente des terrains et des immeubles, qui allumait, aux quatre coins de la ville, la bataille des intérêts et le flamboiement du luxe à outrance. Dès lors, son activité eut un but. Ce fut à cette époque qu'il devint bon enfant. Il engraissa même un peu, il cessa de courir les rues comme un chat maigre en quête d'une proie. Dans son bureau, il était plus causeur, plus obligeant que jamais. Son frère, auquel il allait rendre des visites en quelque sorte officielles, le félicitait de mettre si heureusement ses conseils en pratique. Vers le commencement de 1854, Saccard lui confia qu'il avait en vue plusieurs affaires, mais qu'il lui faudrait d'assez fortes avances.

-- On cherche, dit Eugène.

-- Tu as raison, je chercherai, répondit-il sans la moindre mauvaise humeur, sans paraître s'apercevoir que son frère refusait de lui fournir les premiers fonds.

C'étaient ces premiers fonds dont la pensée le brûlait maintenant. Son plan était fait ; il le mûrissait chaque jour. Mais les premiers milliers de francs restaient introuvables. Ses volontés se tendirent davantage ; il ne regarda plus les gens que d'une façon nerveuse et profonde, comme s'il eût cherché un prêteur dans le premier passant venu. Au logis, Angèle continuait à mener sa vie effacée et heureuse. Lui guettait une occasion, et ses rires de bon garçon devenaient plus aigus à mesure que cette occasion tardait à se présenter.

Aristide avait une soeur à Paris. Sidonie Rougon s'était mariée à un clerc d'avoué de Plassans qui était venu tenter avec elle, rue Saint-Honoré, le commerce des fruits du Midi. Quand son frère la retrouva, le mari avait disparu, et le magasin était mangé depuis longtemps. Elle habitait, rue du Faubourg-Poissonnière, un petit entresol, composé de trois pièces. Elle louait aussi la boutique du bas, située sous son appartement, une boutique étroite et mystérieuse, dans laquelle elle prétendait tenir un commerce de dentelles ; il y avait effectivement dans la vitrine des bouts de guipure et de valencienne, pendus sur des tringles dorées ; mais, à l'intérieur, on eût dit une antichambre, aux boiseries luisantes, sans la moindre apparence de marchandises. La porte et la vitrine étaient garnies de légers rideaux qui, mettant le magasin à l'abri des regards de la rue, achevaient de lui donner l'air discret et voilé d'une pièce d'attente, s'ouvrant sur quelque temple inconnu. Il était rare qu'on vit entrer une cliente chez Mme Sidonie ; le plus souvent même, le bouton de la porte était enlevé. Dans le quartier, elle répétait qu'elle allait elle-même offrir ses dentelles aux femmes riches. L'aménagement de l'appartement lui avait seul fait, disait-elle, louer la boutique et l'entresol, qui communiquaient par un escalier caché dans le mur. En effet, la marchande de dentelles était toujours dehors ; on la voyait dix fois en un jour pour sortir et rentrer, d'un air pressé. D'ailleurs, elle ne s'en tenait pas au commerce des dentelles ; elle utilisait son entresol, elle l'emplissait de quelque solde ramassé on ne savait où. Elle y avait vendu des objets en caoutchouc, manteaux, souliers, bretelles, etc. ; puis on y vit successivement une huile nouvelle pour faire pousser les cheveux, des appareils orthopédiques, une cafetière automatique, invention brevetée, dont l'exploitation lui donna bien du mal. Lorsque son frère vint la voir, elle plaçait des pianos, son entresol était encombré de ces instruments ; il y avait des pianos jusque dans sa chambre à coucher, une chambre très coquettement ornée, et qui jurait avec le pêle-mêle boutiquier des deux autres pièces. Elle tenait ces deux commerces avec une méthode parfaite ; les clients qui venaient pour les marchandises de l'entresol, entraient et sortaient par une porte cochère que la maison avait sur la rue Papillon ; il fallait être dans le mystère du petit escalier pour connaître le trafic en partie double de la marchande de dentelles. A l'entresol, elle se nommait madame Touche, du nom de son mari, tandis qu'elle n'avait mis que son prénom sur la porte du magasin, ce qui la faisait appeler généralement madame Sidonie.

Mme Sidonie avait trente-cinq ans ; mais elle s'habillait avec une telle insouciance, elle était si peu femme dans les allures qu'on l'eût jugée beaucoup plus vieille. A la vérité, elle n'avait pas d'âge. Elle portait une éternelle robe noire, limée aux plis, fripée et blanchie par l'usage, rappelant ces robes d'avocats usées sur la barre. Coiffée d'un chapeau noir qui lui descendait jusqu'au front et lui cachait les cheveux, chaussée de gros souliers, elle trottait par les rues, tenant au bras un petit panier dont les anses étaient raccommodées avec des ficelles. Ce panier, qui ne la quittait jamais, était tout un monde. Quand elle l'entrouvrait, il en sortait des échantillons de toutes sortes, des agendas, des portefeuilles, et surtout des poignées de papiers timbrés, dont elle déchiffrait l'écriture illisible avec une dextérité particulière. Il y avait en elle du courtier et de l'huissier. Elle vivait dans les protêts, dans les assignations, dans les commandements ; quand elle avait placé pour dix francs de pommade ou de dentelle, elle s'insinuait dans les bonnes grâces de sa cliente, devenait son homme d'affaires, courait pour elle les avoués, les avocats et les juges. Elle colportait ainsi des dossiers au fond de son panier pendant des semaines, se donnant un mal du diable, allant d'un bout de Paris à l'autre, d'un petit trot égal, sans jamais prendre une voiture. Il eût été difficile de dire quel profit elle tirait d'un pareil métier ; elle le faisait d'abord par un goût instinctif des affaires véreuses, un amour de la chicane ; puis elle y réalisait une foule de petits bénéfices : dîners pris à droite et à gauche, pièces de vingt sous ramassées çà et là. Mais le gain le plus clair était encore les confidences qu'elle recevait partout et qui la mettaient sur la piste des bons coups et des bonnes aubaines. Vivant chez les autres, dans les affaires des autres, elle était un véritable répertoire vivant d'offres et de demandes. Elle savait où il y avait une fille à marier tout de suite, une famille qui avait besoin de trois mille francs, un vieux monsieur qui prêterait bien les trois mille francs, mais sur des garanties solides, et à gros intérêts. Elle savait des choses plus délicates encore : les tristesses d'une dame blonde que son mari ne comprenait pas, et qui aspirait à être comprise ; le secret désir d'une bonne mère rêvant de placer sa demoiselle avantageusement ; les goûts d'un baron porté sur les petits soupers et les filles très jeunes. Et elle colportait, avec un sourire pâle, ces demandes et ces offres ; elle faisait deux lieues pour aboucher les gens ; elle envoyait le baron chez la bonne mère, décidait le vieux monsieur à prêter les trois mille francs à la famille gênée, trouvait des consolations pour la dame blonde et un époux peu scrupuleux pour la fille à marier. Elle avait aussi de grandes affaires, des affaires qu'elle pouvait avouer tout haut, et dont elle rebattait les oreilles des gens qui l'approchaient : un long procès qu'une famille noble ruinée l'avait chargée de suivre, et une dette contractée par l'Angleterre vis-à-vis de la France, du temps des Stuarts, et dont le chiffre, avec les intérêts composés, montait à près de trois milliards. Cette dette de trois milliards était son dada ; elle expliquait le cas avec un grand luxe de détails, faisait tout un cours d'histoire, et des rougeurs d'enthousiasme montaient à ses joues, molles et jaunes d'ordinaire comme de la cire. Parfois, entre une course chez un huissier et une visite à une amie, elle plaçait une cafetière, un manteau de caoutchouc, elle vendait un coupon de dentelle, elle mettait un piano en location. C'était le moindre de ses soucis. Puis elle accourait vite à son magasin, où une cliente lui avait donné rendez-vous pour voir une pièce de Chantilly. La cliente arrivait, se glissait comme une ombre dans la boutique discrète et voilée. Et il n'était pas rare qu'un monsieur entrant par la porte cochère de la rue Papillon, vînt en même temps voir les pianos de Mme Touche, à l'entresol.

Si Mme Sidonie ne faisait pas fortune, c'était qu'elle travaillait souvent par amour de l'art. Aimant la procédure, oubliant ses affaires pour celles des autres, elle se laissait dévorer par les huissiers, ce qui, d'ailleurs, lui procurait des jouissances que connaissent seuls les gens processifs. La femme se mourait en elle ; elle n'était plus qu'un agent d'affaires, un placeur battant à toute heure le pavé de Paris, ayant dans son panier légendaire les marchandises les plus équivoques, vendant de tout, rêvant de milliards, et allant plaider à la justice de paix, pour une cliente favorite, une contestation de dix francs. Petite, maigre, blafarde, vêtue de cette mince robe noire qu'on eût dit taillée dans la toge d'un plaideur, elle s'était ratatinée, et, à la voir filer le long des maisons, on l'eût prise pour un saute-ruisseau déguisé en fille. Son teint avait la pâleur dolente du papier timbré. Ses lèvres souriaient d'un sourire éteint, tandis que ses yeux semblaient nager dans le tohu-bohu des négoces, des préoccupations de tout genre dont elle se bourrait la cervelle. D'allures timides et discrètes, d'ailleurs, avec une vague senteur de confessionnal et de cabinet de sage-femme, elle se faisait douce et maternelle comme une religieuse qui, ayant renoncé aux affections de ce monde, a pitié des souffrances du coeur. Elle ne parlait jamais de son mari, pas plus qu'elle ne parlait de son enfance, de sa famille, de ses intérêts. Il n'y avait qu'une chose qu'elle ne vendait pas, c'était elle, non qu'elle eût des scrupules, mais parce que l'idée de ce marché ne pouvait lui venir. Elle était sèche comme une facture, froide comme un protêt, indifférente et brutale au fond comme un reçu.

Saccard, tout frais de sa province, ne put d'abord descendre dans les profondeurs délicates des nombreux métiers de Mme Sidonie. Comme il avait fait une année de droit, elle lui parla un jour des trois milliards, d'un air grave, ce qui lui donna une pauvre idée de son intelligence. Elle vint fouiller les coins du logement de la rue Saint-Jacques, pesa Angèle d'un regard, et ne reparut que lorsque ses courses l'appelaient dans le quartier, et qu'elle éprouvait le besoin de remettre les trois milliards sur le tapis. Angèle avait mordu à l'histoire de la dette anglaise. La courtière enfourchait son dada, faisait ruisseler l'or pendant une heure. C'était la fêlure, dans cet esprit délié, la folie douce dont elle berçait sa vie perdue en misérables trafics, l'appât magique dont elle grisait avec elle les plus crédules de ses clientes. Très convaincue, du reste, elle finissait par parler des trois milliards comme d'une fortune personnelle, dans laquelle il faudrait bien que les juges la fissent rentrer tôt ou tard, ce qui jetait une merveilleuse auréole autour de son pauvre chapeau noir, où se balançaient quelques violettes pâlies à des tiges de laiton dont on voyait le métal. Angèle ouvrait des yeux énormes. A plusieurs reprises, elle parla avec respect de sa belle-soeur à son mari, disant que Mme Sidonie les enrichirait peut-être un jour. Saccard haussait les épaules, il était aller visiter la boutique et l'entresol du Faubourg-Poissonnière, et n'y avait flairé qu'une faillite prochaine. Il voulut connaître l'opinion d'Eugène sur leur soeur ; mais celui-ci devint grave et se contenta de répondre qu'il ne la voyait jamais, qu'il la savait fort intelligente, un peu compromettante peut-être. Cependant, comme Saccard revenait rue de Penthièvre, quelque temps après, il crut voir la robe noire de Mme Sidonie sortir de chez son frère et filer rapidement le long des maisons. Il courut, mais il ne put retrouver la robe noire. La courtière avait une de ces tournures effacées qui se perdent dans la foule. Il resta songeur, et ce fut à partir de ce moment qu'il étudia sa soeur avec plus d'attention. Il ne tarda pas à pénétrer le labeur immense de ce petit être pâle et vague, dont la face entière semblait loucher et se fondre. Il eut du respect pour elle. Elle était bien du sang des Rougon. Il reconnut cet appétit de l'argent, ce besoin de l'intrigue qui caractérisaient la famille ; seulement, chez elle, grâce au milieu dans lequel elle avait vieilli, à ce Paris où elle avait dû chercher le matin son pain noir du soir, le tempérament commun s'était déjeté pour produire cet hermaphrodisme étrange de la femme devenue être neutre, homme d'affaires et entremetteuse à la fois.

Quand Saccard, après avoir arrêté son plan, se mit en quête des premiers fonds, il songea naturellement à sa soeur. Elle secoua la tête, soupira en parlant des trois milliards. Mais l'employé ne lui tolérait pas sa folie, il la secouait rudement chaque fois qu'elle revenait à la dette des Stuarts ; ce rêve lui semblait déshonorer une intelligence si pratique. Mme Sidonie, qui essuyait tranquillement les ironies les plus dures sans que ses convictions fussent ébranlées, lui expliqua ensuite avec une grande lucidité qu'il ne trouverait pas un sou, n'ayant à offrir aucune garantie. Cette conversation avait lieu devant la Bourse, où elle devait jouer ses économies. Vers trois heures, on était certain de la trouver appuyée contre la grille, à gauche, du côté du bureau de poste ; c'était là qu'elle donnait audience à des individus louches et vagues comme elle. Son frère allait la quitter, lorsqu'elle murmura d'un ton désolé : « Ah ! Si tu n'étais pas marié !... » Cette réticence, dont il ne voulut pas demander le sens complet et exact, rendit Saccard singulièrement rêveur.

Les mois s'écoulèrent, la guerre de Crimée venait d'être déclarée. Paris, qu'une guerre lointaine n'émouvait pas, se jetait avec plus d'emportement dans la spéculation et les filles. Saccard assistait, en se rongeant les poings, à cette rage croissante qu'il avait prévue. Dans la forge géante, les marteaux qui battaient l'or sur l'enclume lui donnaient des secousses de colère et d'impatience. Il y avait en lui une telle tension de l'intelligence et de la volonté qu'il vivait dans un songe, en somnambule se promenant au bord des toits sous le fouet d'une idée fixe. Aussi fut-il surpris et irrité de trouver, un soir, Angèle malade et couchée. Sa vie d'intérieur, d'une régularité d'horloge, se dérangeait, ce qui l'exaspéra comme une méchanceté calculée de la destinée. La pauvre Angèle se plaignit doucement ; elle avait pris un froid et chaud. Quand le médecin arriva, il parut très inquiet ; il dit au mari, sur le palier, que sa femme avait une fluxion de poitrine et qu'il ne répondait pas d'elle. Dès lors, l'employé soigna la malade sans colère ; il n'alla plus à son bureau, il resta près d'elle, la regardant avec une expression indéfinissable lorsqu'elle dormait, rouge de fièvre, haletante. Mme Sidonie, malgré ses travaux écrasants, trouva moyen de venir chaque soir faire des tisanes, qu'elle prétendait souveraines. A tous ses métiers, elle joignait celui d'être une garde-malade de vocation, se plaisant à la souffrance, aux remèdes, aux conversations navrées qui s'attardent autour des lits de moribonds. Puis elle paraissait s'être prise d'une tendre amitié pour Angèle ; elle aimait les femmes d'amour, avec mille chatteries, sans doute pour le plaisir qu'elles donnent aux hommes ; elle les traitait avec les attentions délicates que les marchandes ont pour les choses précieuses de leur étalage, les appelait « ma mignonne, ma toute belle », roucoulait, se pâmait devant elles, comme un amoureux devant une maîtresse. Bien qu'Angèle fût une sorte dont elle n'espérait rien tirer, elle la cajolait comme les autres, par règle de conduite. Quand la jeune femme fut au lit, les effusions de Mme Sidonie devinrent larmoyantes, elle emplit la chambre silencieuse de son dévouement. Son frère la regardait tourner, les lèvres serrées, comme abîmé dans une douleur muette.

Le mal empira. Un soir, le médecin leur avoua que la malade ne passerait pas la nuit. Mme Sidonie était venue de bonne heure, préoccupée, regardant Aristide et Angèle de ses yeux noyés où s'allumaient de courtes flammes. Quand le médecin fut parti elle baissa la lampe, un grand silence se fit. La mort entrait lentement dans cette chambre chaude et moite, où la respiration irrégulière de la moribonde mettait le tic-tac cassé d'une pendule qui se détraque. Mme Sidonie avait abandonné les potions, laissant le mal faire son oeuvre. Elle s'était assise devant la cheminée, auprès de son frère, qui tisonnait d'une main fiévreuse, en jetant sur le lit des coups d'oeil involontaires. Puis, comme énervé par cet air lourd, par ce spectacle lamentable, il se retira dans la pièce voisine. On y avait enfermé la petite Clotilde, qui jouait à la poupée, très sagement, sur un bout de tapis. Sa fille lui souriait, lorsque Mme Sidonie, se glissant derrière lui, l'attira dans un coin, parlant à voix basse. La porte était restée ouverte. On entendait le râle léger d'Angèle.

-- Ta pauvre femme..., sanglota la courtière, je crois que tout est bien fini. Tu as entendu le médecin ?

Saccard se contenta de baisser lugubrement la tête.

-- C'était une bonne personne, continua l'autre, parlant comme si Angèle fût déjà morte. Tu pourras trouver des femmes plus riches, plus habituées au monde ; mais tu ne trouveras jamais un pareil coeur.

Et comme elle s'arrêtait, s'essuyant les yeux, semblant chercher une transition :

-- Tu as quelque chose à me dire ? demanda nettement Saccard.

-- Oui, je me suis occupée de toi, pour la chose que tu sais, et je crois avoir découvert... Mais dans un pareil moment... Vois-tu, j'ai le coeur brisé.

Elle s'essuya encore les yeux. Saccard la laissa faire tranquillement, sans dire un mot. Alors elle se décida.

-- C'est une jeune fille qu'on voudrait marier tout de suite, dit-elle. La chère enfant a eu un malheur. Il y a une tante qui ferait un sacrifice...

Elle s'interrompait, elle geignait toujours, pleurant ses phrases, comme si elle eût continué à plaindre la pauvre Angèle. C'était une façon d'impatienter son frère et de le pousser à la questionner, pour ne pas avoir toute la responsabilité de l'offre qu'elle venait lui faire. L'employé fut pris en effet d'une sourde irritation.

-- Voyons, achève ! dit-il. Pourquoi veut-on marier cette jeune fille ?

-- Elle sortait de pension, reprit la courtière d'une voix dolente, un homme l'a perdue, à la campagne, chez les parents d'une de ses amies. Le père vient de s'apercevoir de la faute. Il voulait la tuer. La tante, pour sauver la chère enfant, s'est faite complice, et, à elles deux, elles ont conté une histoire au père, elles lui ont dit que le coupable était un honnête garçon qui ne demandait qu'à réparer son égarement d'une heure.

-- Alors, dit Saccard d'un ton surpris et comme fâché, l'homme de la campagne va épouser la jeune fille ?

-- Non, il ne peut pas, il est marié.

Il y eut un silence. Le râle d'Angèle sonnait plus douloureusement dans l'air frissonnant. La petite Clotilde avait cessé de jouer ; elle regardait Mme Sidonie et son père, de ses grands yeux d'enfant songeur, comme si elle eût compris leurs paroles. Saccard se mit à poser des questions brèves :

-- Quel âge à la jeune fille ?

-- Dix-neuf ans.

-- La grossesse date ?

-- De trois mois. Il y aura sans doute une fausse couche.

-- Et la famille est riche et honorable ?

-- Vieille bourgeoisie. Le père a été magistrat. Fort belle fortune.

-- Quel serait le sacrifice de la tante ?

-- Cent mille francs.

Un nouveau silence se fit. Mme Sidonie ne pleurnichait plus ; elle était en affaire, sa voix prenait les notes métalliques d'une revendeuse qui discute un marché. Son frère, la regardant en dessous, ajouta avec quelque hésitation :

-- Et toi, que veux-tu ?

-- Nous verrons plus tard, répondit-elle. Tu me rendras service à ton tour.

Elle attendit quelques secondes ; et, comme il se taisait, elle lui demanda carrément :

-- Eh bien, que décides-tu ? Ces pauvres femmes sont dans la désolation. Elles veulent empêcher un éclat. Elles ont promis de livrer demain au père le nom du coupable... Si tu acceptes, je vais leur envoyer une de tes cartes de visite par un commissionnaire.

Saccard parut s'éveiller d'un songe ; il tressaillit, il se tourna peureusement du côté de la chambre voisine, où il avait cru entendre un léger bruit.

-- Mais je ne puis pas, dit-il avec angoisse, tu sais bien que je ne puis pas...

Mme Sidonie le regardait fixement, d'un air froid et dédaigneux. Tout le sang des Rougon, toutes ses ardentes convoitises lui remontèrent à la gorge. Il prit une carte de visite dans son portefeuille et la donna à sa soeur, qui la mit sous enveloppe, après avoir raturé l'adresse avec soin. Elle descendit ensuite. Il était à peine neuf heures.

Saccard, resté seul, alla appuyer son front contre les vitres glacées. Il s'oublia jusqu'à battre la retraite sur le verre, du bout des doigts. Mais il faisait une nuit si noire, les ténèbres au-dehors s'entassaient en masses si étranges, qu'il éprouva un malaise, et machinalement il revint dans la pièce où Angèle se mourait. Il l'avait oubliée, il éprouva une secousse terrible en la retrouvant levée à demi sur ses oreillers ; elle avait les yeux grands ouverts, un flot de vie semblait être remonté à ses joues et à ses lèvres. La petite Clotilde, tenant toujours sa poupée, était assise sur le bord de la couche ; dès que son père avait eu le dos tourné, elle s'était vite glissée dans cette chambre, dont on l'avait écartée, et où la ramenaient ses curiosités joyeuses d'enfant. Saccard, la tête pleine de l'histoire de sa soeur, vit son rêve à terre. Une affreuse pensée dut luire dans ses yeux. Angèle, prise d'épouvante, voulut se jeter au fond du lit, contre le mur ; mais la mort venait, ce réveil dans l'agonie était la clarté suprême de la lampe qui s'éteint. La moribonde ne put bouger ; elle s'affaissa, elle continua de tenir ses yeux grands ouverts sur son mari, comme pour surveiller ses mouvements. Saccard, qui avait cru à quelque résurrection diabolique, inventée par le destin pour le clouer dans la misère, se rassura en voyant que la malheureuse n'avait pas une heure à vivre. Il n'éprouva plus qu'un malaise intolérable. Les yeux d'Angèle disaient qu'elle avait entendu la conversation de son mari avec Mme Sidonie, et qu'elle craignait qu'il ne l'étranglât, si elle ne mourait pas assez vite. Et il y avait encore, dans ses yeux, l'horrible étonnement d'une nature douce et inoffensive s'apercevant, à la dernière heure, des infamies de ce monde, frissonnant à la pensée des longues années passées côte à côte avec un bandit. Peu à peu, son regard devint plus doux ; elle n'eut plus peur, elle dut excuser ce misérable, en songeant à la lutte acharnée qu'il livrait depuis si longtemps à la fortune. Saccard, poursuivi par ce regard de mourante, ou il lisait un si long reproche, s'appuyait aux meubles, cherchait des coins d'ombre. Puis, défaillant, il voulut chasser ce cauchemar qui le rendait fou, il s'avança dans la clarté de la lampe. Mais Angèle lui fit signe de ne pas parler. Et elle le regardait toujours de cet air d'angoisse épouvantée, auquel se mêlait maintenant une promesse de pardon. Alors il se pencha pour prendre Clotilde entre ses bras et l'emporter dans l'autre chambre. Elle le lui défendit encore, d'un mouvement de lèvres. Elle exigeait qu'il restât là. Elle s'éteignit doucement, sans le quitter du regard, et à mesure qu'il pâlissait, ce regard prenait plus de douceur. Elle pardonna au dernier soupir. Elle mourut comme elle avait vécu, mollement, s'effaça dans la mort, après s'être effacée dans la vie. Saccard demeura frissonnant devant ses yeux de morte, restés ouverts, et qui continuaient à le poursuivre dans leur immobilité. La petite Clotilde berçait sa poupée sur un bord du drap, doucement, pour ne pas réveiller sa mère.

Quand Mme Sidonie remonta, tout était fini. D'un coup de doigt, en femme habituée à cette opération, elle ferma les yeux d'Angèle, ce qui soulagea singulièrement Saccard. Puis, après avoir couché la petite, elle fit, en un tour de main, la toilette de la chambre mortuaire. Lorsqu'elle eut allumé deux bougies sur la commode, et tiré soigneusement le drap jusqu'au menton de la morte, elle jeta autour d'elle un regard de satisfaction, et s'allongea au fond d'un fauteuil, où elle sommeilla jusqu'au petit jour. Saccard passa la nuit dans la pièce voisine, à écrire des lettres de faire-part. Il s'interrompait par moments, s'oubliait, alignait des colonnes de chiffres sur des bouts de papier.

Le soir de l'enterrement, Mme Sidonie emmena Saccard à son entresol. Là furent prises de grandes résolutions. L'employé décida qu'il enverrait la petite Clotilde à un de ses frères, Pascal Rougon, un médecin de Plassans, qui vivait en garçon, dans l'amour de la science, et qui plusieurs fois lui avait offert de prendre sa nièce avec lui, pour égayer sa maison silencieuse de savant. Mme Sidonie lui fit ensuite comprendre qu'il ne pouvait habiter plus longtemps la rue Saint-Jacques. Elle lui louerait pour un mois un appartement élégamment meublé, aux environs de l'Hôtel de Ville ; elle tâcherait de trouver cet appartement dans une maison bourgeoise, pour que les meubles parussent lui appartenir. Quant au mobilier de la rue Saint-Jacques, il serait vendu, afin d'effacer jusqu'aux dernières senteurs du passé. Il en emploierait l'argent à s'acheter un trousseau et des vêtements convenables. Trois jours après, Clotilde était remise entre les mains d'une vieille dame qui se rendait justement dans le Midi. Et Aristide Saccard, triomphant, la joue vermeille, comme engraissé en trois journées par les premiers sourires de la fortune, occupait au Marais, rue Payenne, dans une maison sévère et respectable, un coquet logement de cinq pièces, où il se promenait en pantoufles brodées. C'était le logement d'un jeune abbé, parti subitement pour l'Italie, et dont la servante avait reçu l'ordre de trouver un locataire. Cette servante était une amie de Mme Sidonie, qui donnait un peu dans la Calotte ; elle aimait les prêtres, de l'amour dont elle aimait les femmes, par instinct, établissant peut- être certaines parentés nerveuses entre les soutanes et les jupes de soie. Dès lors, Saccard était prêt ; il composa son rôle avec un art exquis ; il attendit sans sourciller les difficultés et les délicatesses de la situation qu'il avait acceptée.

Mme Sidonie, dans l'affreuse nuit de l'agonie d'Angèle avait fidèlement conté en quelques mots le cas de la famille Béraud. Le chef, M. Béraud du Châtel, un grand vieillard de soixante ans, était le dernier représentant d'une ancienne famille bourgeoise, dont les titres remontaient plus haut que ceux de certaines familles nobles. Un de ses ancêtres était compagnon d'Etienne Marcel. En 93, son père mourait sur l'échafaud, après avoir salué la République de tous ses enthousiasmes de bourgeois de Paris dans les veines duquel coulait le sang révolutionnaire de la cité. Lui-même était un de ces républicains de Sparte rêvant un gouvernement d'entière justice et de sage liberté. Vieilli dans la magistrature, où il avait pris une roideur et une sévérité de profession, il donna sa démission de président de chambre, en 1851, lors du coup d'Etat, après avoir refusé de faire partie d'une de ces commissions mixtes qui déshonorèrent la justice française. Depuis cette époque, il vivait solitaire et retiré dans son hôtel de l'île Saint-Louis, qui se trouvait à la pointe de l'île, presque en face de l'hôtel Lambert. Sa femme était morte jeune. Quelque drame secret, dont la blessure saignait toujours, dut assombrir encore la figure du magistrat.

Il avait déjà une fille de huit ans, Renée, lorsque sa femme expira en donnant le jour à une seconde fille. Cette dernière, qu'on nomma Christine, fut recueillie par une soeur de M. Béraud du Châtel, mariée au notaire Aubertot. Renée alla au couvent. Mme Aubertot, qui n'avait pas d'enfant, se prit d'une tendresse maternelle pour Christine, qu'elle éleva auprès d'elle. Son mari étant mort, elle ramena la petite à son père, et resta entre ce vieillard et cette blondine souriante. Renée fut oubliée en pension. Aux vacances, elle emplissait l'hôtel d'un tel tapage que sa tante poussait un grand soupir de soulagement quand elle la reconduisait chez les dames de la Visitation, où elle était pensionnaire depuis l'âge de huit ans. Elle ne sortit du couvent qu'à dix- neuf ans, et ce fut passer une belle saison chez les parents de la bonne amie Adeline, qui possédaient, dans le Nivernais une admirable propriété. Quand elle revint en octobre, la tante Elisabeth s'étonna de la trouver grave, d'une tristesse profonde. Un soir, elle la surprit étouffant ses sanglots dans son oreiller, tordue sur son lit par une crise de douleur. Dans l'abandon de son désespoir, l'enfant lui raconta une histoire navrante : un homme de quarante ans, riche, marié, et dont la femme, jeune et charmante était là, l'avait violentée à la campagne, sans qu'elle sût ni osât se défendre. Cet aveu terrifia Elisabeth ; elle s'accusa comme si elle s'était sentie complice ; ses préférences pour Christine la désolaient, et elle pensait que, si elle avait gardé Renée près d'elle, la pauvre enfant n'aurait pas succombé. Dès lors, pour chasser ce remords cuisant, dont sa nature tendre exagérait encore la souffrance, elle soutint la coupable : Elle amortit la colère du père, auquel elles apprirent toutes deux l'horrible vérité par l'excès même de leurs précautions ; elle inventa, dans l'effarement de sa sollicitude, cet étrange projet de mariage, qui lui semblait tout arranger, apaiser le père, faire rentrer Renée dans le monde des femmes honnêtes, et dont elle voulait ne pas voir le côté honteux ni les conséquences fatales.

Jamais on ne sut comment Mme Sidonie flaira cette bonne affaire. L'honneur des Béraud avait traîné dans son panier, avec les protêts de toutes les filles de Paris. Quand elle connut l'histoire, elle imposa presque son frère, dont la femme agonisait. La tante Elisabeth finit par croire qu'elle était l'obligée de cette dame si douce, si humble, qui se dévouait à la malheureuse Renée, jusqu'à lui choisir un mari dans sa famille. La première entrevue de la tante et de Saccard eut lieu dans l'entresol de la rue du Faubourg-Poissonnière. L'employé, qui était arrivé par la porte cochère de la rue Papillon, comprit, en voyant venir Mme Aubertot par la boutique et le petit escalier, le mécanisme ingénieux des deux entrées. Il fut plein de tact et de convenance. Il traita le mariage comme une affaire, mais en homme du monde qui réglerait ses dettes de jeu. La tante Elisabeth était beaucoup plus frissonnante que lui ; elle balbutiait, elle n'osait parler des cent mille francs qu'elle avait promis.

Ce fut lui qui entama le premier la question argent, de l'air d'un avoué discutant le cas d'un client. Selon lui, cent mille francs étaient un apport ridicule pour le mari de mademoiselle Renée. Il appuyait un peu sur ce mot « mademoiselle ». M. Béraud du Châtel mépriserait davantage un gendre pauvre ; il l'accuserait d'avoir séduit sa fille pour sa fortune, peut-être même aurait-il l'idée de faire secrètement une enquête. Mme Aubertot, effrayée, effarée par la parole calme et polie de Saccard, perdit la tête et consentit à doubler la somme, quand il eut déclaré qu'à moins de deux cent mille francs, il n'oserait jamais demander Renée, ne voulant pas être pris pour un indigne chasseur de dot. La bonne dame, partit toute troublée, ne sachant plus ce que elle devait penser d'un garçon qui avait de telles indignations et qui acceptait un pareil marché.

Cette première entrevue fut suivie d'une visite officielle que la tante Elisabeth fit à Aristide Saccard, à son appartement de la rue Payenne. Cette fois, elle venait au nom de M. Béraud. L'ancien magistrat avait refusé de voir « cet homme», comme il appelait le séducteur de sa fille, tant qu'il ne serait pas marié avec Renée, à laquelle il avait d'ailleurs également défendu sa porte. Mme Aubertot avait de pleins pouvoirs pour traiter. Elle parut heureuse du luxe de l'employé ; elle avait craint que le frère de cette Mme Sidonie, aux jupes fripées, ne fût un goujat. Il la reçut, drapé dans une délicieuse robe de chambre. C'était l'heure où les aventuriers du 2 Décembre, après avoir payé leurs dettes, jetaient dans les égouts leurs bottes éculées, leurs redingotes blanchies aux coutures, rasaient leur barbe de huit jours, et devenaient des hommes comme il faut. Saccard entrait enfin dans la bande, il se nettoyait les ongles et ne se lavait plus qu'avec des poudres et des parfums inestimables. Il fut galant ; il changea de tactique, se montra d'un désintéressement prodigieux. Quand la vieille dame parla du contrat, il fit un geste, comme pour dire que peu lui importait. Depuis huit jours, il feuilletait le Code, il méditait sur cette grave question, dont dépendait dans l'avenir sa liberté de tripoteur d'affaires.

-- Par grâce, dit-il, finissons-en avec cette désagréable question d'argent... Mon avis est que mademoiselle Renée doit rester maîtresse de sa fortune et moi maître de la mienne. Le notaire arrangera cela.

La tante Elisabeth approuva cette façon de voir ; elle tremblait que ce garçon, dont elle sentait vaguement la main de fer, ne voulût mettre les doigts dans la dot de sa nièce. Elle parla ensuite de cette dot.

-- Mon frère, dit-elle, a une fortune qui consiste surtout en propriétés et en immeubles. Il n'est pas homme à punir sa fille en rognant la part qu'il lui destinait. Il lui donne une propriété dans la Sologne estimée à trois cent mille francs, ainsi qu'une maison, située à Paris, qu'on évalue environ à deux cent mille francs.

Saccard fut ébloui ; il ne s'attendait pas à un tel chiffre ; il se tourna à demi pour ne pas laisser voir le flot de sang qui lui montait au visage.

-- Cela fait cinq cent mille francs, continua la tante ; mais je ne dois pas vous cacher que la propriété de la Sologne ne rapporte que deux pour cent.

Il sourit, il répéta son geste de désintéressement, voulant dire que cela ne pouvait le toucher, puisqu'il refusait de s'immiscer dans la fortune de sa femme. Il avait, dans son fauteuil, une attitude d'adorable indifférence, distrait, jouant du pied avec sa pantoufle, paraissant écouter par pure politesse. Mme Aubertot, avec sa bonté d'âme ordinaire, parlait difficilement, choisissait les termes pour ne pas le blesser. Elle reprit :

-- Enfin, je veux faire un cadeau à Renée. Je n'ai pas d'enfant, ma fortune reviendra un jour à mes nièces, et ce n'est pas parce que l'une d'elles est dans les larmes, que je fermerai aujourd'hui la main. Celui de Renée consiste en vastes terrains situes du côté de Charonne, que je crois pouvoir évaluer à deux cent mille francs. Seulement...

Au mot de terrain, Saccard avait eu un léger tressaillement. Sous son indifférence jouée, il écoutait avec une attention profonde. La tante Elisabeth se troublait, ne trouvait sans doute pas la phrase, et, en rougissant :

-- Seulement, continua-t-elle, je désire que la propriété de ces terrains soit reportée sur la tête du premier enfant de Renée. Vous comprendrez mon intention, je ne veux pas que cet enfant puisse un jour être à votre charge. Dans le cas où il mourrait, Renée resterait seule propriétaire.

Il ne broncha pas, mais ses sourcils tendus annonçaient une grande préoccupation intérieure. Les terrains de Charonne éveillaient en lui un monde d'idées. Mme Aubertot crut l'avoir blessé en parlant de l'enfant de Renée, et elle restait interdite, ne sachant comment reprendre l'entretien.

-- Vous ne m'avez pas dit dans quelle rue se trouve l'immeuble de deux cent mille francs ? demanda-t-il, en reprenant son ton de bonhomie souriante.

-- Rue de la Pépinière, répondit-elle, presque au coin de la rue d'Astorg.

Cette simple phrase produisit sur lui un effet décisif. Il ne fut plus maître de son ravissement ; il rapprocha son fauteuil, et avec sa volubilité provençale, d'une voix câline :

-- Chère dame, est-ce bien fini, parlerons-nous encore de ce maudit argent ?... Tenez, je veux me confesser en toute franchise, car je serais au désespoir si je ne méritais pas votre estime. J'ai perdu ma femme dernièrement, j'ai deux enfants sur les bras, je suis pratique et raisonnable. En épousant votre nièce, je fais une bonne affaire pour tout le monde. S'il vous reste quelques préventions contre moi, vous me pardonnerez plus tard, lorsque j'aurai séché les larmes de chacun et enrichi jusqu'à mes arrière-neveux. Le succès est une flamme dorée qui purifie tout. Je veux que M. Béraud lui-même me tende la main et me remercie...

Il s'oubliait. Il parla longtemps ainsi avec un cynisme railleur qui perçait par instants sous son air bonhomme. Il mit en avant son frère le député, son père le receveur particulier de Plassans. Il finit par faire la conquête de la tante Elisabeth, qui voyait avec une joie involontaire, sous les doigts de cet habile homme, le drame dont elle souffrait depuis un mois, se terminer en une comédie presque gaie. Il fut convenu qu'on irait chez le notaire le lendemain.

Dès que Mme Aubertot se fut retirée, il se rendit à l'Hôtel de Ville, y passa la journée à fouiller certains documents connus de lui. Chez le notaire, il éleva une difficulté, il dit que la dot de Renée ne se composant que de biens-fonds, il craignait pour elle beaucoup de tracas, et qu'il croyait sage de vendre au moins l'immeuble de la rue de la Pépinière pour lui constituer une rente sur le grand-livre. Mme Aubertot voulut en référer à M. Béraud du Châtel, toujours cloîtré dans son appartement. Saccard se remit en course jusqu'au soir. Il alla rue de la Pépinière, il courut Paris de l'air songeur d'un général à la veille d'une bataille décisive. Le lendemain, Mme Aubertot dit que M. Béraud du Châtel s'en remettait complètement à elle. Le contrat fut rédigé sur les bases déjà débattues. Saccard apportait deux cent mille francs, Renée avait en dot la propriété de la Sologne et l'immeuble de la rue de la Pépinière, qu'elle s'engageait à vendre ; en outre, en cas de mort de son premier enfant, elle restait seule propriétaire des terrains de Charonne que lui donnait sa tante. Le contrat fut établi sur le régime de la séparation des biens qui conserve aux époux l'entière administration de leur fortune. La tante Elisabeth, qui écoutait attentivement le notaire, parut satisfaite de ce régime dont les dispositions semblaient assurer l'indépendance de sa nièce, en mettant sa fortune à l'abri de toute tentative. Saccard avait un vague sourire, en voyant la bonne dame approuver chaque clause d'un signe de tête. Le mariage fut fixé au terme le plus court.

Quand tout fut réglé, Saccard alla cérémonieusement annoncer à son frère Eugène son union avec Mlle Renée Béraud du Châtel. Ce coup de maître étonna le député. Comme il laissait voir sa sut prise :

-- Tu m'as dit de chercher, dit l'employé, j'ai cherché et j'ai trouvé.

Eugène, dérouté d'abord, entrevit alors la vérité. Et d'une voix charmante :

-- Allons, tu es un homme habile... Tu viens me demander pour témoin, n'est- ce pas ? Compte sur moi... S'il le faut, je mènerai à ta noce tout le côté droit du Corps législatif ; ça te poserait joliment...

Puis, comme il avait ouvert la porte, d'un ton plus bas :

-- Dis ?... Je ne veux pas trop me compromettre en ce moment, nous avons une loi fort dure à faire voter... La grossesse, au moins, n'est pas trop avancée ?

Saccard lui jeta un regard si aigu qu'Eugène se dit en refermant la porte « Voilà une plaisanterie qui me coûterait cher si je n'étais pas un Rougon.»

Le mariage eut lieu dans l'église Saint-Louis-en-l'Ile. Saccard et Renée ne se virent que la veille de ce grand jour. La scène se passa le soir, à la tombée de la nuit, dans une salle basse de l'hôtel Béraud. Ils s'examinèrent curieusement. Renée, depuis qu'on négociait son mariage, avait retrouvé son allure d'écervelée, sa tête folle. C'était une grande fille, d'une beauté exquise et turbulente, qui avait poussé librement dans ses caprices de pensionnaire. Elle trouva Saccard petit, laid, mais d'une laideur tourmentée et intelligente qui ne lui déplut pas ; il fut, d'ailleurs, parfait de ton et de manières. Lui fit une légère grimace en l'apercevant ; elle lui sembla sans doute trop grande, plus grande que lui. Ils échangèrent quelques paroles sans embarras. Si le père s'était trouvé là, il aurait pu croire, en effet, qu'ils se connaissaient depuis longtemps, qu'ils avaient derrière eux quelque faute commune. La tante Elisabeth, présente à l'entretien, rougissait pour eux.

Le lendemain du mariage, dont la présence d'Eugène Rougon, mis en vue par un récent discours, fit un événement dans l'île Saint-Louis, les deux nouveaux époux furent enfin admis en présence de M. Béraud du Châtel. Renée pleura en retrouvant son père vieilli, plus grave et plus morne. Saccard, que rien jusque-là n'avait décontenancé, fut glacé par la froideur et le demi-jour de l'appartement, par la sévérité triste de ce grand vieillard, dont l'oeil perçant lui sembla fouiller sa conscience jusqu'au fond. L'ancien magistrat baisa lentement sa fille sur le front, comme pour lui dire qu'il lui pardonnait, et, se tournant vers son gendre :

-- Monsieur, lui dit-il simplement, nous avons beaucoup souffert. Je compte que vous nous ferez oublier vos torts.

Il lui tendit la main. Mais Saccard resta frissonnant. Il pensait que, si M. Béraud du Châtel n'avait pas plié sous la douleur tragique de Renée, il aurait d'un regard, d'un effort, mis à néant les manoeuvres de Mme Sidonie. Celle-ci, après avoir rapproché son frère de la tante Elisabeth, s'était prudemment effacée. Elle n'était pas même venue au mariage. Il se montra très rond avec le vieillard, ayant lu dans son regard une surprise à voir le séducteur de sa fille petit, laid, âgé de quarante ans. Les nouveaux mariés furent obligés de passer les premières nuits à l'hôtel Béraud. On avait, depuis deux mois, éloigné Christine, pour que cette enfant de quatorze ans ne soupçonnât rien du drame qui se passait dans cette maison calme et douce comme un cloître. Lorsqu'elle revint, elle resta tout interdite devant le mari de sa soeur, qu'elle trouva, elle aussi, vieux et laid. Renée seule ne paraissait pas trop s'apercevoir de l'âge ni de la figure chafouine de son mari. Elle le traitait sans mépris comme sans tendresse, avec une tranquillité absolue, où perçait seulement parfois une pointe d'ironique dédain. Saccard se carrait, se mettait chez lui, et réellement, par sa verve, par sa rondeur, il gagnait peu à peu l'amitié de tout le monde. Quand ils partirent, pour aller occuper un superbe appartement, dans une maison neuve de la rue de Rivoli, le regard de M. Béraud du Châtel n'avait déjà plus d'étonnement, et la petite Christine jouait avec son beau-frère comme avec un camarade. Renée était alors enceinte de quatre mois ; son mari allait l'envoyer à la campagne, comptant mentir ensuite sur l'âge de l'enfant, lorsque, selon les prévisions de Mme Sidonie, elle fit une fausse couche. Elle s'était tellement serrée pour dissimuler sa grossesse, qui, d'ailleurs, disparaissait sous l'ampleur de ses jupes, qu'elle fut obligée de garder le lit pendant plusieurs semaines.

Il fut ravi de l'aventure ; la fortune lui était enfin fidèle il avait fait un marché d'or, une dot superbe, une femme belle à le faire décorer en six mois, et pas la moindre charge. On lui avait acheté deux cent mille francs son nom pour un foetus que la mère ne voulut pas même voir. Dès lors, il songea avec amour aux terrains de Charonne. Mais, pour le moment, il accordait tous ses soins à une spéculation qui devait être la base de sa fortune.

Malgré la grande situation de la famille de sa femme, il ne donna pas immédiatement sa démission d'agent voyer. Il parla de travaux à finir, d'occupations à chercher. En réalité, il voulait rester jusqu'à la fin sur le champ de bataille où il jouait son premier coup de cartes. Il était chez lui, il pouvait tricher plus à son aise.

Le plan de fortune de l'agent voyer était simple et pratique. Maintenant qu'il avait en main plus d'argent qu'il n'en avait jamais rêvé pour commencer ses opérations, il comptait appliquer ses desseins en grand. Il connaissait son Paris sur le bout du doigt ; il savait que la pluie d'or qui en battait les murs tomberait plus dru chaque jour. Les gens habiles n'avaient qu'à ouvrir les poches. Lui s'était mis parmi les habiles, en lisant l'avenir dans les bureaux de l'Hôtel de Ville. Ses fonctions lui avaient appris ce qu'on peut voler dans l'achat et la vente des immeubles et des terrains. Il était au courant de toutes les escroqueries classiques il savait comment on revend pour un million ce qui a coûté cinq cent mille francs ; comment on paie le droit de crocheter les caisses de l'Etat, qui sourit et ferme les yeux ; comment, en faisant passer un boulevard sur le ventre d'un vieux quartier, on jongle, aux applaudissements de toutes les dupes, avec les maisons à six étages. Et ce qui, à cette heure encore trouble, lorsque le chancre de la spéculation n'en était qu'à la période d'incubation, faisait de lui un terrible joueur, c'était qu'il en devinait plus long que ses chefs eux-mêmes sur l'avenir de moellons et de plâtre qui était réservé à Paris. Il avait tant fureté, réuni tant d'indices, qu'il aurait pu prophétiser le spectacle qu'offriraient les nouveaux quartiers en 1870. Dans les rues, parfois, il regardait certaines maisons d'un air singulier, comme des connaissances dont le sort, connu de lui seul, le touchait profondément.

Deux mois avant la mort d'Angèle, il l'avait menée, un dimanche, aux buttes Montmartre. La pauvre femme adorait manger au restaurant ; elle était heureuse, lorsque, après une longue promenade, il l'attablait dans quelque cabaret de la banlieue. Ce jour-là, ils dînèrent au sommet des buttes, dans un restaurant dont les fenêtres s'ouvraient sur Paris, sur cet océan de maisons aux toits bleuâtres, pareils à des flots pressés emplissant l'immense horizon. Leur table était placée devant une des fenêtres. Ce spectacle des toits de Paris égaya Saccard. Au dessert, il fit apporter une bouteille de bourgogne.

Il souriait à l'espace, il était d'une galanterie inusitée. Et ses regards, amoureusement, redescendaient toujours sur cette mer vivante et pullulante, d'où sortait la voix profonde des foules. On était à l'automne ; la ville, sous le grand ciel pâle, s'alanguissait, d'un gris doux et tendre, piqué çà et là de verdures sombres, qui ressemblaient à de larges feuilles de nénuphars nageant sur un lac ; le soleil se couchait dans un nuage rouge, et, tandis que les fonds s'emplissaient d'une brume légère, une poussière d'or, une rosée d'or tombait sur la rive droite de la ville, du côté de la Madeleine et des Tuileries. C'était comme le coin enchanté d'une cité des  Mille et une Nuits , aux arbres d'émeraude, aux toits de saphir, aux girouettes de rubis. Il vint un moment où le rayon qui glissait entre deux nuages fut si resplendissant, que les maisons semblèrent flamber et se fondre comme un lingot d'or dans un creuset.

-- Oh ! vois, dit Saccard, avec un rire d'enfant, il pleut des pièces de vingt francs dans Paris !

Angèle se mit à rire à son tour, en accusant ces pièces-là de n'être pas faciles à ramasser. Mais son mari s'était levé, et, s'accoudant sur la rampe de la fenêtre :

-- C'est la colonne Vendôme, n'est-ce pas, qui brille là-bas ?... Ici, plus à droite, voilà la Madeleine... Un beau quartier, où il y a beaucoup à faire... Ah ! cette fois, tout va brûler ! Vois-tu ?... On dirait que le quartier bout dans l'alambic de quelque chimiste.

Sa voix demeurait grave et émue. La comparaison qu'il avait trouvée parut le frapper beaucoup.

Il avait bu du bourgogne, il s'oublia, il continua, étendant le bras pour montrer Paris à Angèle, qui s'était également accoudée à son côté :

-- Oui, oui, j'ai bien dit, plus d'un quartier va fondre, et il restera de l'or aux doigts des gens qui chaufferont et remueront la cuve. Ce grand innocent de Paris ! vois donc comme il est immense et comme il s'endort doucement ! C'est bête, ces grandes villes ! Il ne se doute guère de l'armée de pioches qui l'attaquera un de ces beaux matins, et certains hôtels de la rue d'Anjou ne reluiraient pas si fort sous le soleil couchant, s'ils savaient qu'ils n'ont plus que trois ou quatre ans à vivre.

Angèle croyait que son mari plaisantait. Il avait parfois le goût de la plaisanterie colossale et inquiétante. Elle riait, mais avec un vague effroi, de voir ce petit homme se dresser au-dessus du géant couché à ses pieds, et lui montrer le poing, en pinçant ironiquement les lèvres.

-- On a déjà commencé, continua-t-il. Mais ce n'est qu'une misère. Regarde là- bas, du côté des Halles, on a coupé Paris en quatre...

Et de sa main étendue, ouverte et tranchante comme un coutelas, il fit signe de séparer la ville en quatre parts.

-- Tu veux parler de la rue de Rivoli et du nouveau boulevard que l'on perce, demanda sa femme.

- Oui, la grande croisée de Paris, comme ils disent. Ils dégagent le Louvre et l'Hôtel de Ville. Jeux d'enfants que cela ! C'est bon pour mettre le public en appétit... Quand le premier réseau sera fini, alors commencera la grande danse. Le second réseau trouera la ville de toutes parts, pour rattacher les faubourgs au premier réseau. Les tronçons agoniseront dans le plâtre... Tiens, suis un peu ma main. Du boulevard du Temple à la barrière du Trône, une entaille ; puis de ce côté, une autre entaille, de la Madeleine à la plaine Monceau ; et une troisième entaille dans ce sens, une autre dans celui-ci, une entaille là, une entaille plus loin, des entailles partout. Paris haché à coups de sabre, les veines ouvertes, nourrissant cent mille terrassiers et maçons, traversé par d'admirables voies stratégiques qui mettront les forts au coeur des vieux quartiers.

La nuit venait. Sa main sèche et nerveuse coupait toujours dans le vide. Angèle avait un léger frisson, devant ce couteau vivant, ces doigts de fer qui hachaient sans pitié l'amas sans bornes des toits sombres. Depuis un instant, les brumes de l'horizon roulaient doucement des hauteurs, et elle s'imaginait entendre, sous les ténèbres qui s'amassaient dans les creux, de lointains craquements, comme si la main de son mari eût réellement fait les entailles dont il parlait, crevant Paris d'un bout à l'autre, brisant les poutres, écrasant les moellons, laissant derrière elle de longues et affreuses blessures de murs croulants. La petitesse de cette main, s'acharnant sur une proie géante, finissait par inquiéter ; et, tandis qu'elle déchirait sans effort les entrailles de l'énorme ville, on eût dit qu'elle prenait un étrange reflet d'acier dans le crépuscule bleuâtre.

-- Il y aura un troisième réseau, continua Saccard, au bout d'un silence, comme se parlant à lui-même ; celui-là est trop lointain, je le vois moins. Je n'ai trouvé que peu d'indices... Mais ce sera la folie pure, le galop infernal des millions, Paris soûlé et assommé !

Il se tut de nouveau, les yeux fixés ardemment sur la ville, où les ombres roulaient de plus en plus épaisses. Il devait interroger cet avenir trop éloigné qui lui échappait. Puis, la nuit se fit, la ville devint confuse, on l'entendit respirer largement, comme une mer dont on ne voit plus que la crête pâle des vagues. Çà et là, quelques murs blanchissaient encore ; et, une à une, les flammes jaunes des becs de gaz piquèrent les ténèbres, pareilles à des étoiles s'allumant dans le noir d'un ciel d'orage.

Angèle secoua son malaise et reprit la plaisanterie que son mari avait faite au dessert.

-- Ah ! bien, dit-elle avec un sourire, il en est tombé de ces pièces de vingt francs ! Voilà les Parisiens qui les comptent. Regarde donc les belles piles qu'on aligne à nos pieds !

Elle montrait les rues qui descendent en face des buttes Montmartre, et dont les becs de gaz semblaient empiler sur deux rangs leurs taches d'or.

-- Et là-bas, s'écria-t-elle en désignant du doigt un fourmillement d'astres, c'est sûrement la Caisse générale.

Ce mot fit rire Saccard. Ils restèrent encore quelques instants à la fenêtre, ravis de ce ruissellement de « pièces de vingt francs », qui finit par embraser Paris entier. L'agent voyer, en descendant de Montmartre, se repentit sans doute d'avoir tant causé. Il accusa le bourgogne et pria sa femme de ne pas répéter les « bêtises » qu'il avait dites ; il voulait, disait-il, être un homme sérieux.

Saccard, depuis longtemps, avait étudié ces trois réseaux de rues et de boulevards, dont il s'était oublié à exposer assez exactement le plan devant Angèle. Quand cette dernière mourut, il ne fut pas fâché qu'elle emportât dans la terre ses bavardages des buttes Montmartre. Là était sa fortune, dans ces fameuses entailles que sa main avait faites au coeur de Paris, et il entendait ne partager son idée avec personne, sachant qu'au jour du butin il y aurait bien assez de corbeaux planant au dessus de la ville éventrée. Son premier plan était d'acquérir à bon compte quelque immeuble qu'il saurait à l'avance condamné à une expropriation prochaine, et de réaliser un gros bénéfice en obtenant une forte indemnité. Il se serait peut-être décidé à tenter l'aventure sans un sou, à acheter l'immeuble à crédit pour ne toucher ensuite qu'une différence, comme à la Bourse, lorsqu'il se remaria, moyennant cette prime de deux cent mille francs qui fixa et agrandit son plan. Maintenant, ses calculs étaient faits : il achetait à sa femme, sous le nom d'un intermédiaire, sans paraître aucunement, la maison de la rue de la Pépinière, et triplait sa mise de fonds, grâce à sa science acquise dans les couloirs de 1’Hôtel de Ville, et à ses bons rapports avec certains personnages influents. S'il avait tressailli lorsque la tante Elisabeth lui avait indiqué l'endroit où se trouvait la maison, c'est qu'elle était située au beau milieu du tracé d'une voie dont on ne causait encore que dans le cabinet du préfet de la Seine. Cette voie, le boulevard Malesherbes l'emportait tout entière. C'était un ancien projet de Napoléon 1er qu'on songeait à mettre à exécution, « pour donner, disaient les gens graves, un débouché normal à des quartiers perdus derrière un dédale de rues étroites, sur les escarpements des coteaux qui limitaient Paris ». Cette phrase officielle n'avouait naturellement pas l'intérêt que l'empire avait à la danse des écus, à ces déblais et à ces remblais formidables qui tenaient les ouvriers en haleine. Saccard s'était permis, un jour, de consulter, chez le préfet, ce fameux plan de Paris sur lequel « une main auguste » avait tracé à l'encre rouge les principales voies du deuxième réseau. Ces sanglants traits de plume entaillaient Paris plus profondément encore que la main de l'agent voyer. Le boulevard Malesherbes, qui abattait des hôtels superbes, dans les rues d'Anjou et de la Ville-l'Evêque, et qui nécessitait des travaux de terrassement considérables, devait être troué un des premiers. Quand Saccard alla visiter l'immeuble de la rue de la Pépinière, il songea à cette soirée d'automne, à ce dîner qu'il avait fait avec Angèle sur les buttes Montmartre, et pendant lequel il était tombé, au soleil couchant, une pluie si drue de louis d'or sur le quartier de la Madeleine. Il sourit ; il pensa que le nuage radieux avait crevé chez lui, dans sa cour, et qu'il allait ramasser les pièces de vingt francs.

Tandis que Renée, installée luxueusement dans l'appartement de la rue de Rivoli, au milieu de ce Paris nouveau dont elle allait être une des reines, méditait ses futures toilettes et s'essayait à sa vie de grande mondaine, son mari soignait dévotement sa première grande affaire. Il lui achetait d'abord la maison de la rue de la Pépinière, grâce à l'intermédiaire d'un certain Larsonneau, qu'il avait rencontré furetant comme lui dans les bureaux de l'Hôtel de Ville, mais qui avait eu la bêtise de se laisser surprendre un jour qu'il visitait les tiroirs du préfet. Larsonneau s'était établi agent d'affaires, au fond d'une cour noire et humide du bas de la rue Saint-Jacques. Son orgueil, ses convoitises y souffraient cruellement. Il se trouvait au même point que Saccard avant son mariage ; il avait, disait-il, inventé, lui aussi, « une machine à pièces de cent sous » ; seulement les premières avances lui manquaient pour tirer parti de son invention. Il s'entendit à demi-mot avec son ancien collègue, et il travailla si bien qu'il eut la maison pour cent cinquante mille francs. Renée, au bout de quelques mois, avait déjà de gros besoins d'argent. Le mari n'intervint que pour autoriser sa femme à vendre. Quand le marché fut conclu, elle le pria de placer en son nom cent mille francs qu'elle lui remit en toute confiance, pour le toucher sans doute et lui faire fermer les yeux sur les cinquante mille francs qu'elle gardait en poche. Il sourit d'un air fin ; il entrait dans ses calculs qu'elle jetât l'argent par les fenêtres ; ces cinquante mille francs, qui allaient disparaître en dentelles et en bijoux, devaient lui rapporter, à lui, le cent pour cent, il poussa l'honnêteté, tant il était satisfait de sa première affaire, jusqu'à placer réellement les cent mille francs de Renée et à lui remettre les titres de rente. Sa femme ne pouvait les aliéner, il était certain de les retrouver au nid s'il en avait jamais besoin.

-- Ma chère, ce sera pour vos chiffons, dit-il galamment.

Quand il posséda la maison, il eut l'habileté, en un mois, de la faire revendre deux fois à des prête-noms, en grossissant chaque fois le prix d'achat. Le dernier acquéreur ne la paya pas moins de trois cent mille francs. Pendant ce temps, Larsonneau, qui seul paraissait à titre de représentant des propriétaires successifs, travaillait les locataires. Il refusait impitoyablement de renouveler les baux à moins qu'on ne consentît à des augmentations formidables de loyer. Les locataires, qui avaient vent de l'expropriation prochaine, étaient au désespoir ; ils finissaient par accepter l'augmentation, surtout lorsque Larsonneau ajoutait, d'un air conciliant, que cette augmentation serait fictive pendant les cinq premières années. Quant aux locataires qui firent les méchants, ils furent remplacés par des créatures auxquelles on donna le logement pour rien et qui signèrent tout ce qu'on voulut ; là, il y eut double bénéfice : le loyer fut augmenté, et l'indemnité réservée au locataire pour son bail dut revenir à Saccard. Mme Sidonie voulut aider son frère, en établissant dans une des boutiques du rez-de-chaussée un dépôt de pianos. Ce fut à cette occasion que Saccard et Larsonneau, pris de fièvre, allèrent un peu loin : ils inventèrent des livres de commerce, ils falsifièrent des écritures, pour établir la vente des pianos sur un chiffre énorme. Pendant plusieurs nuits, ils griffonnèrent ensemble. Ainsi travaillée, la maison tripla de valeur. Grâce au dernier acte de vente, grâce aux augmentations de loyer, aux faux locataires et au commerce de Mme Sidonie, elle pouvait être estimée à cinq cent mille francs devant la commission des indemnités.

Les rouages de l'expropriation, de cette machine puissante qui, pendant quinze ans, a bouleversé Paris, soufflant la fortune et la ruine, sont des plus simples. Dès qu'une voie nouvelle est décrétée, les agents voyers dressent le plan parcellaire et évaluent les propriétés. D'ordinaire, pour les immeubles, après enquête, ils capitalisent la location totale et peuvent ainsi donner un chiffre approximatif. La commission des indemnités, composée de membres du conseil municipal, fait toujours une offre inférieure à ce chiffre, sachant que les intéressés réclameront davantage, et qu'il y aura concession mutuelle. Quand ils ne peuvent s'entendre, l'affaire est portée devant un jury qui se prononce souverainement sur l'offre de la Ville et la demande du propriétaire ou du locataire exproprié.

Saccard, resté à l'Hôtel de Ville pour le moment décisif, eut un instant l'impudence de vouloir se faire désigner, lorsque les travaux du boulevard Malesherbes commencèrent, et d'estimer lui-même sa maison. Mais il craignit de paralyser par là son influence sur les membres de la commission des indemnités. Il fit choisir un de ses collègues, un jeune homme doux et souriant, nommé Michelin, et dont la femme, d'une adorable beauté, venait parfois excuser son mari auprès de ses chefs, lorsqu'il s'absentait pour cause d'indisposition. Il était indisposé très souvent. Saccard avait remarqué que la jolie Mme Michelin, qui se glissait si humblement par les portes entrebâillées, était une toute-puissance ; Michelin gagnait de l'avancement à chacune de ses maladies, il faisait son chemin en se mettant au lit. Pendant une de ses absences, comme il envoyait sa femme presque tous les matins donner de ses nouvelles à son bureau, Saccard le rencontra deux fois sur les boulevards extérieurs, fumant un cigare, de l'air tendre et ravi qui ne le quittait jamais. Cela lui inspira de la sympathie pour ce bon jeune homme, pour cet heureux ménage si ingénieux et si pratique. Il avait l'admiration de toutes les « machines à pièces de cent sous » habilement exploitées. Quand il eut fait désigner Michelin, il alla voir sa charmante femme, voulut la présenter à Renée, parla devant elle de son frère le député, l'illustre orateur. Mme Michelin comprit.

A partir de ce jour, son mari garda pour son collègue ses sourires les plus recueillis. Celui-ci, qui ne voulait pas mettre le digne garçon dans ses confidences, se contenta de se trouver là, comme par hasard, le jour où il procéda à l'évaluation de l'immeuble de la rue de la Pépinière. Il l'aida. Michelin, la tête la plus nulle et la plus vide qu'on pût imaginer, se conforma aux instructions de sa femme, qui lui avait recommandé de contenter M. Saccard en toutes choses. Il ne soupçonna rien, d'ailleurs ; il crut que l'agent voyer était pressé de lui faire bâcler sa besogne pour l'emmener au café. Les baux, les quittances de loyer, les fameux livres de Mme Sidonie passèrent des mains de son collègue sous ses yeux, sans qu'il eût le temps seulement de vérifier les chiffres, que celui-ci énonçait tout haut. Larsonneau était là, qui traitait son complice en étranger.

-- Allez, mettez cinq cent mille francs, finit par dire Saccard. La maison vaut davantage... Dépêchons, je crois qu'il va y avoir un mouvement du personnel à l'Hôtel de Ville, et je veux vous en parler pour que vous préveniez votre femme.

L'affaire fut ainsi enlevée. Mais il avait encore des craintes. Il redoutait que ce chiffre de cinq cent mille francs ne parût un peu gros à la commission des indemnités, pour une maison qui n'en valait notoirement que deux cent mille. La hausse formidable sur les immeubles n'avait pas encore eu lieu. Une enquête lui aurait fait courir le risque de sérieux désagréments. Il se rappelait cette phrase de son frère : « Pas de scandale trop bruyant, ou je te supprime » ; et il savait Eugène homme à exécuter sa menace. Il s'agissait de rendre aveugles et bienveillants ces messieurs de la commission. Il jeta les yeux sur deux hommes influents dont il s'était fait des amis par la façon dont il les saluait dans les corridors lorsqu'il les rencontrait. Les trente-six membres du conseil municipal étaient choisis avec soin de la main même de l'empereur, sur la présentation du préfet, parmi les sénateurs, les députés, les avocats, les médecins, les grands industriels qui s'agenouillaient le plus dévotement devant le pouvoir ; mais, entre tous, le baron Gouraud et M. Toutin-Laroche méritaient la bienveillance des Tuileries par leur ferveur.

Tout le baron Gouraud tenait dans cette courte biographie fait baron par Napoléon 1er, en récompense de biscuits avariés fournis à la Grande Armée, il avait tour à tour été pair sous Louis XVlII, sous Charles X, sous Louis- Philippe et il était sénateur sous Napoléon III. C'était un adorateur du trône, des quatre planches dorées recouvertes de velours ; peu lui importait l'homme qui s'y trouvait assis. Avec son ventre énorme, sa face de boeuf, son allure d'éléphant, il était d'une coquinerie charmante ; il se vendait avec majesté et commettait les plus grosses infamies au nom du devoir et de la conscience. Mais cet homme étonnait encore plus par ses vices. Il courait sur lui des histoires qu'on ne pouvait raconter qu'à l'oreille. Ses soixante-dix-huit ans fleurissaient en pleine débauche monstrueuse. A deux reprises, on avait dû étouffer de sales aventures, pour qu'il n'allât pas traîner son habit brodé de sénateur sur les bancs de la cour d'assises.

M. Toutin-Laroche, grand et maigre, ancien inventeur d'un mélange de suif et de stéarine pour la fabrication des bougies, rêvait le Sénat. Il s'était fait l'inséparable du baron Gouraud ; il se frottait à lui, avec l'idée vague que cela lui porterait bonheur. Au fond, il était très pratique, et s'il eût trouvé un fauteuil de sénateur à acheter il en aurait âprement débattu le prix. L'empire allait mettre en vue cette nullité avide, ce cerveau étroit qui avait le génie des tripotages industriels. Il vendît le premier son nom à une compagnie véreuse, à une de ces sociétés qui poussèrent comme des champignons empoisonnés sur le fumier des spéculations impériales. On put voir collée aux murs à cette époque, une affiche portant en grosses lettres noires ces mots  Société générale des ports du Maroc , et dans laquelle le nom de M. Toutin-Laroche, avec son titre de conseiller municipal, s'étalait, en tête de liste des membres du conseil de surveillance, tous plus inconnus les uns que les autres. Ce procédé, dont on a abusé depuis, fit merveille ; les actionnaires accoururent, bien que la question des ports du Maroc fût peu claire et que les braves gens qui apportaient leur argent ne pussent expliquer eux-mêmes à quelle oeuvre on allait l'employer. L'affiche parlait superbement d'établir des stations commerciales le long de la Méditerranée. Depuis deux ans, certains journaux célébraient cette opération grandiose, qu'ils déclaraient plus prospère tous les trois mois. Au conseil municipal, M. Toutin-Laroche passait pour un administrateur de premier mérite ; il était une des fortes têtes de l'endroit, et sa tyrannie aigre sur ses collègues n'avait d'égale que sa platitude dévote devant le préfet. Il travaillait déjà à la création d'une grande compagnie financière, le Crédit viticole, une caisse de prêt pour les vignerons, dont il parlait avec réticences, des attitudes graves qui allumaient autour de lui les convoitises des imbéciles.

Saccard gagna la protection de ces deux personnages, en leur rendant des services dont il feignit habilement d'ignorer l'importance. Il mit en rapport sa soeur et le baron, alors compromis dans une histoire des moins propres. Il la conduisit chez lui, sous le prétexte de réclamer son appui en faveur de la chère femme, qui pétitionnait depuis longtemps, afin d'obtenir une fourniture de rideaux pour les Tuileries. Mais il advint quand l'agent voyer les eût laissés ensemble, que ce fut Mme Sidonie qui promit au baron de traiter avec certaines gens, assez maladroits pour ne pas être honorés de l'amitié qu'un sénateur avait daigné témoigner à leur enfant, une petite fille d'une dizaine d'années. Saccard agit lui-même auprès de M. Toutin-Laroche ; il se ménagea une entrevue avec lui dans un corridor et mit la conversation sur le fameux Crédit viticole. Au bout de cinq minutes, le grand administrateur effaré, stupéfait des choses étonnantes qu'il entendait, prit sans façon l'employé à son bras et le retint pendant une heure dans le couloir. Saccard lui souffla des mécanismes financiers prodigieux d'ingéniosité. Quand M. Toutin-Laroche le quitta, il lui serra la main d'une façon expressive, avec un clignement d'yeux franc-maçonnique.

-- Vous en serez, murmura-t-il, il faut que vous en soyez.

Il fut supérieur dans toute cette affaire. Il poussa la prudence jusqu'à ne pas rendre le baron Gouraud et M. Toutin-Laroche complices l'un de l'autre. Il les visita séparément, leur glissa un mot à l'oreille en faveur d'un de ses amis qui allait être exproprié, rue de la Pépinière ; il eut bien soin de dire à chacun des deux compères qu'il ne parlerait de cette affaire à aucun autre membre de la commission, que c'était une chose en l'air, mais qu'il comptait sur toute sa bienveillance.

L'agent voyer avait eu raison de craindre et de prendre ses précautions. Quand le dossier relatif à son immeuble arriva devant la commission des indemnités, il se trouva justement qu'un des membres habitait la rue d'Astorg et connaissait la maison. Ce membre se récria sur le chiffre de cinq cent mille francs, que, selon lui, on devait réduire de plus de moitié. Aristide avait eu l'impudence de faire demander sept cent mille francs. Ce jour-là, M. Toutin- Laroche, d'ordinaire très désagréable pour ses collègues, était d'une humeur plus massacrante encore que de coutume. Il se fâcha, il prit la défense des propriétaires.

-- Nous sommes tous propriétaires, messieurs, criait-il... L'empereur veut faire de grandes choses, ne lésinons pas sur des misères... Cette maison doit valoir les cinq cent mille francs ; c'est un de nos hommes, un employé de la Ville, qui a fixé ce chiffre... Vraiment, on dirait que nous vivons dans la forêt de Bondy ; vous verrez que nous finirons par nous soupçonner entre nous.

Le baron Gouraud, appesanti sur son siège, regardait du coin de l'oeil, d'un air surpris, M. Toutin-Laroche jetant feu et flamme en faveur du propriétaire de la rue de la Pépinière. Il eut un soupçon. Mais, en somme, comme cette sortie violente le dispensait de prendre la parole, il se mit à hocher doucement la tête, en signe d'approbation absolue. Le membre de la rue d'Astorg résistait, révolté, ne voulant pas plier devant les deux tyrans de la commission dans une question où il était plus compétent que ces messieurs. Ce fut alors que M. Toutin-Laroche, ayant remarqué les signes approbatifs du baron, s'empara vivement du dossier et dit d'une voix sèche :

-- C'est bien. Nous éclaircirons vos doutes... Si vous le permettez, je me charge de l'affaire, et le baron Gouraud fera l'enquête avec moi.

-- Oui, oui, dit gravement le baron, rien de louche ne doit entacher nos décisions.

Le dossier avait déjà disparu dans les vastes poches de M. Toutin-Laroche. La commission dut s'incliner. Sur le quai, comme ils sortaient, les deux compères se regardèrent sans rire. Ils se sentaient complices, ce qui redoublait leur aplomb. Deux esprits vulgaires eussent provoqué une explication ; eux continuèrent à plaider la cause des propriétaires, comme si on eût pu les entendre encore, et à déplorer l'esprit de méfiance qui se glissait partout. Au moment où ils allaient se quitter :

- Ah ! j'oubliais, mon cher collègue, dit le baron avec un sourire, je pars tout à l'heure pour la campagne. Vous seriez bien aimable d'aller faire sans moi cette petite enquête... Et surtout ne me vendez pas, ces messieurs se plaignent de ce que je prends trop de vacances.

-- Soyez tranquille, répondit M. Toutin-Laroche, je vais de ce pas rue de la Pépinière.

Il rentra tranquillement chez lui, avec une pointe d'admiration pour le baron, qui dénouait si joliment les situations délicates. Il garda le dossier dans sa poche, et, à la séance suivante, il déclara, d'un ton péremptoire, au nom du baron et au sien, qu'entre l'offre de cinq cent mille francs et la demande de sept cent mille francs il fallait prendre un moyen terme et accorder six cent mille francs.

Il n'y eut pas la moindre opposition. Le membre de la rue d'Astorg, qui avait réfléchi sans doute, dit avec une grande bonhomie qu'il s'était trompé : il avait cru qu'il s'agissait de la maison voisine.

Ce fut ainsi qu'Aristide Saccard remporta sa première victoire. Il quadrupla sa mise de fonds et gagna deux complices. Une seule chose l'inquiéta ; lorsqu'il voulut anéantir les fameux livres de Mme Sidonie, il ne les trouva plus. Il courut chez Larsonneau, qui lui avoua carrément qu'il les avait, en effet, et qu'il les gardait. L'autre ne se fâcha pas ; il sembla dire qu'il n'avait eu de l'inquiétude que pour ce cher ami, beaucoup plus compromis que lui par ces écritures presque entièrement de sa main, mais qu'il était rassuré, du moment où elles se trouvaient en sa possession. Au fond, il eût volontiers étranglé le « cher ami » ; il se souvenait d'une pièce fort compromettante, d'un inventaire faux, qu'il avait eu la bêtise de dresser, et qui devait être resté dans l'un des registres. Larsonneau, payé grassement, alla monter un cabinet d'affaires rue de Rivoli, où il eut des bureaux meublés avec le luxe d'un appartement de fille. Saccard, après avoir quitté l'Hôtel de Ville, pouvant mettre en branle un roulement de fonds considérable, se lança dans la spéculation à outrance, tandis que Renée, grisée, folle, emplissait Paris du bruit de ses équipages, de l'éclat de ses diamants, du vertige de sa vie adorable et tapageuse.

Parfois, le mari et la femme, ces deux fièvres chaudes de l'argent et du plaisir, allaient dans les brouillards glacés de l'île Saint-Louis. Il leur semblait qu'ils entraient dans une ville morte.

L'hôtel Béraud, bâti vers le commencement du dix-septième siècle, était une de ces constructions carrées, noires et graves, aux étroites et hautes fenêtres, nombreuses au Marais, et qu'on loue à des pensionnats, à des fabricants d'eau de Seltz, à des entrepositaires de vins et d'alcools. Seulement, il était admirablement conservé. Sur la rue Saint-Louis-en-l'Ile, il n'avait que trois étages, des étages de quinze à vingt pieds de hauteur. Le rez-de-chaussée, plus écrasé, était percé de fenêtres garnies d'énormes barres de fer, s'enfonçant lugubrement dans la sombre épaisseur des murs, et d'une porte arrondie, presque aussi haute que large, à marteau de fonte, peinte en gros vert et garnie de clous énormes qui dessinaient des étoiles et des losanges sur les deux vantaux. Cette porte était typique, avec les bornes qui la flanquaient, renversées à demi et largement cerclées de fer. On voyait qu'anciennement on avait ménagé le lit d'un ruisseau, au milieu de la porte, entre les pentes légères du cailloutage du porche ; mais M. Béraud s'était décidé à boucher ce ruisseau en faisant bitumer l'entrée ; ce fut, d'ailleurs, le seul sacrifice aux architectes modernes qu'il accepta jamais. Les fenêtres des étages étaient garnies de minces rampes de fer forgé, laissant voir leurs croisées colossales à fortes boiseries brunes et à petits carreaux verdâtres. En haut, devant les mansardes, le toit s'interrompait, la gouttière continuait seule son chemin pour conduire les eaux de pluie aux tuyaux de descente. Et ce qui augmentait encore la nudité austère de la façade, c'était l'absence absolue de persiennes et de jalousies, le soleil ne venant en aucune saison sur ces pierres pâles et mélancoliques. Cette façade, avec son air vénérable, sa sévérité bourgeoise, dormait solennellement dans le recueillement du quartier, dans le silence de la rue que les voitures ne troublaient guère.

A l'intérieur de l'hôtel, se trouvait une cour carrée, entourée d'arcades, une réduction de la place Royale, dallée d'énormes pavés, ce qui achevait de donner à cette maison morte l'apparence d'un cloître. En face du porche, une fontaine, une tête de lion à demi effacée, et dont on ne voyait plus que la gueule entrouverte jetait, par un tube de fer, une eau lourde et monotone, dans une auge verte de mousse, polie sur les bords par l'usure. Cette eau était glaciale. Des herbes poussaient entre les pavés. L'été, un mince coin de soleil descendait dans la cour, et cette visite rare avait blanchi un angle de la façade, au midi, tandis que les trois autres pans, moroses et noirâtres, étaient zébrés de moisissures. Là, au fond de cette cour fraîche et muette comme un puits, éclairée d'un jour blanc d'hiver, on se serait cru à mille lieues de ce nouveau Paris où flambaient toutes les chaudes jouissances, dans le vacarme des millions.

Les appartements de l'hôtel avaient le calme triste, la solennité froide de la cour. Desservis par un large escalier à rampe de fer, où les pas et la toux des visiteurs sonnaient comme sous une voûte d'église, ils s'étendaient en longues enfilades de vastes et hautes pièces, dans lesquelles se perdaient de vieux meubles, de bois sombre et trapu ; et le demi-jour n'était peuplé que par les personnages des tapisseries, dont on apercevait vaguement les grands corps blêmes. Tout le luxe de l'ancienne bourgeoisie parisienne était là, un luxe inusable et sans mollesse, des sièges dont le chêne est recouvert à peine d'un peu d'étoupe, des lits aux étoffes rigides, des bahuts à linge où la rudesse des planches compromettrait singulièrement la frêle existence des robes modernes. M. Béraud du Châtel avait choisi son appartement dans la partie la plus noire de l'hôtel, entre la rue et la cour, au premier étage. Il se trouvait là dans un cadre merveilleux de recueillement, de silence et d'ombre. Quand il poussait les portes, traversant la solennité des pièces de son pas lent et grave, on l'eût pris pour un de ces membres des vieux parlements dont on voyait les portraits accrochés aux murs, rentrant chez lui tout songeur après avoir discuté et refusé de signer un édit du roi.

Mais dans cette maison morte, dans ce cloître, il y avait un nid chaud et vibrant, un trou de soleil et de gaieté, un coin d'adorable enfance, de grand air, de lumière large. Il fallait monter une foule de petits escaliers, filer le long de dix à douze corridors, redescendre, remonter encore, faire un véritable voyage, et l'on arrivait enfin à une vaste chambre, à une sorte de belvédère bâti sur le toit, derrière l'hôtel, au-dessus du quai de Béthune. Elle était en plein midi. La fenêtre s'ouvrait si grande, que le ciel, avec tous ses rayons, tout son air, tout son bleu, semblait y entrer. Perchée comme un pigeonnier, elle avait de longues caisses de fleurs, une immense volière, et pas un meuble. On avait simplement étalé une natte sur le carreau. C'était la « chambre des enfants ». Dans tout l'hôtel, on la connaissait, on la désignait sous ce nom. La maison était si froide, la cour si humide, que la tante Elisabeth avait redouté pour Christine et Renée ce souffle frais qui tombait des murs ; maintes fois, elle avait grondé les gamines qui couraient sous les arcades et qui prenaient plaisir à tremper leurs petits bras dans l'eau glacée de la fontaine. Alors, l'idée lui était venue de faire disposer pour elles ce grenier perdu, le seul coin où le soleil entrât et se réjouît, solitaire, depuis bientôt deux siècles, au milieu des toiles d'araignées. Elle leur donna une natte, des oiseaux, des fleurs. Les gamines furent enthousiasmées. Pendant les vacances, Renée vivait là, dans le bain jaune de ce bon soleil, qui semblait heureux de la toilette qu'on avait faite à sa retraite et des deux têtes blondes qu'on lui envoyait. La chambre devint un paradis, toute résonnante du chant des oiseaux et du babil des petites. On la leur avait cédée en toute propriété. Elles disaient « notre chambre » ; elles étaient chez elles ; elles allaient jusqu'à s'y enfermer à clef pour se bien prouver qu'elles en étaient les uniques maîtresses. Quel coin de bonheur ! Un massacre de joujoux râlait sur la natte, dans le soleil clair.

Et la grande joie de la chambre des enfants était encore le vaste horizon. Des autres fenêtres de l'hôtel, on ne voyait en face de soi que des murs noirs, à quelques pieds. Mais, de celle-ci, on apercevait tout ce bout de Seine, tout ce bout de Paris qui s'étend de la Cité au pont de Bercy, plat et immense, et qui ressemble à quelque originale cité de Hollande. En bas, sur le quai de Béthune, il y avait des baraques de bois à moitié effondrées, des entassements de poutres et de toits crevés, parmi lesquels les enfants s'amusaient souvent à regarder courir des rats énormes, qu'elles redoutaient vaguement de voir grimper le long des hautes murailles. Mais, au-delà, l'enchantement commençait. L'estacade, étageant ses madriers, ses contreforts de cathédrale gothique, et le pont de Constantine, léger, se balançant comme une dentelle sous les pieds des passants se coupaient à angle droit, paraissaient barrer et retenir la masse énorme de la rivière. En face, les arbres de la Halle aux vins, et plus loin les massifs du Jardin des plantes, verdissaient, s'étalaient jusqu'à l'horizon : tandis que, de l'autre côté de l'eau, le quai Henri-IV et le quai de la Rapée alignaient leurs constructions basses et inégales, leur rangée de maisons qui, de haut, ressemblaient aux petites maisons de bois et de carton que les gamines avaient dans des boîtes.

Au fond, à droite, le toit ardoisé de la Salpêtrière bleuissait au-dessus des arbres. Puis, au milieu, descendant jusqu'à la Seine, les larges berges pavées faisaient deux longues routes grises que tachait çà et là la marbrure d'une file de tonneaux, d'un chariot attelé, d'un bateau de bois ou de charbon vidé à terre. Mais l'âme de tout cela, l'âme qui emplissait le paysage, c'était la Seine, la rivière vivante ; elle venait de loin, du bord vague et tremblant de l'horizon, elle sortait de là-bas, du rêve, pour couler droit aux enfants, dans sa majesté tranquille, dans son gonflement puissant, qui s'épanouissait, s'élargissait en nappe à leurs pieds, à la pointe de l'île. Les deux ponts qui la coupaient, le pont de Bercy et le pont d'Austerlitz, semblaient des arrêts nécessaires, chargés de la contenir, de l'empêcher de monter jusque dans la chambre. Les petites aimaient la géante, elles s'emplissaient les yeux de sa coulée colossale, de cet éternel flot grondant qui roulait vers elles, comme pour les atteindre, et qu'elles sentaient se fendre et disparaître à droite et à gauche, dans l'inconnu, avec une douceur de titan dompté. Par les beaux jours, par les matinées de ciel bleu, elles se trouvaient ravies des belles robes de la Seine ; c'étaient des robes changeantes qui passaient du bleu au vert, avec mille teintes d'une délicatesse infinie ; on aurait dit de la soie mouchetée de flammes blanches, avec des ruches de satin ; et les bateaux qui s'abritaient aux deux rives la bordaient d'un ruban de velours noir. Au loin, surtout, l'étoffe devenait admirable et précieuse, comme la gaze enchantée d'une tunique de fée ; après la bande de Satin gros vert, dont l'ombre des ponts serrait la Seine, il y avait des plastrons d'or, des pans d'une étoffe plissée couleur de soleil. Le ciel immense, sur cette eau, ces files basses de maisons, ces verdures des deux parcs, se creusait.

Parfois Renée, lasse de cet horizon sans bornes, grande déjà et rapportant du pensionnat des curiosités charnelles, jetait un regard dans l'école de natation des bains Petit, dont le bateau se trouve amarré à la pointe de l'île. Elle cherchait à voir, entre les linges flottants pendus à des ficelles en guise de plafond, les hommes en caleçon dont on apercevait les ventres nus.

PARTIE III

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Maxime resta au collège de Plassans jusqu'aux vacances de 1854. Il avait treize ans et quelques mois, et venait d'achever sa cinquième. Ce fut alors que son père se décida à le faire venir à Paris. Il songeait qu'un fils de cet âge le poserait, l'installerait définitivement dans son rôle de veuf remarié, riche et sérieux. Lorsqu'il annonça son projet à Renée, à l'égard de laquelle il se piquait d'une extrême galanterie, elle lui répondit négligemment :

-- C'est cela, faites venir le gamin... Il nous amusera un peu. Le matin, on s'ennuie à mourir.

Le gamin arriva huit jours après. C'était déjà un grand galopin fluet, à figure de fille, l'air délicat et effronté, d'un blond très doux. Mais comme il était fagoté, grand Dieu ! Tondu jusqu'aux oreilles, les cheveux si ras que la blancheur du crâne se trouvait à peine couverte d'une ombre légère, il avait un pantalon trop court, des souliers de charretier, une tunique affreusement râpée, trop large, et qui le rendait presque bossu. Dans cet accoutrement, surpris des choses nouvelles qu'il voyait, il regardait autour de lui, sans timidité, d'ailleurs, de l'air sauvage et rusé d'un enfant précoce, hésitant à se livrer du premier coup.

Un domestique venait de l'amener de la gare, et il était dans le grand salon, ravi par l'or de l'ameublement et du plafond, profondément heureux de ce luxe au milieu duquel il allait vivre, lorsque Renée, qui revenait de chez son tailleur, entra comme un coup de vent. Elle jeta son chapeau et le burnous blanc qu'elle avait mis sur ses épaules pour se protéger contre le froid déjà vif. Elle apparut à Maxime, stupéfait d'admiration, dans tout l'éclat de son merveilleux costume.

L'enfant la crut déguisée. Elle portait une délicieuse jupe de faille bleue, à grands volants, sur laquelle était jeté une sorte d'habit de garde française de soie gris tendre. Les pans de l'habit, doublé de satin bleu plus foncé que la faille du jupon, étaient galamment relevés et retenus par des noeuds de ruban ; les parements des manches plates, les grands revers du corsage s'élargissaient, garnis du même satin. Et, comme assaisonnement suprême, comme pointe risquée d'originalité, de gros boutons imitant le saphir, pris dans des rosettes azur, descendaient le long de l'habit, sur deux rangées. C'était laid et adorable.

Quand Renée aperçut Maxime :

-- C'est le petit, n'est-ce pas ? demanda-t-elle au domestique, surprise de le voir aussi grand qu'elle.

L'enfant la dévorait du regard. Cette dame si blanche de peau, dont on apercevait la poitrine dans l'entrebâillement d'une chemisette plissée, cette apparition brusque et charmante, avec sa coiffure haute, ses fines mains gantées, ses petites bottes d'homme dont les talons pointus s'enfonçaient dans le tapis, le ravissait, lui semblait la bonne fée de cet appartement tiède et doré. Il se mit à sourire, et il fut tout juste assez gauche pour garder sa grâce de gamin.

-- Tiens, il est drôle ! s'écria Renée... Mais quelle horreur ! comme on lui a coupé les cheveux !... Ecoute, mon petit ami, ton père ne rentrera sans doute que pour le dîner, et je vais être obligée de t'installer... Je suis votre belle- maman, monsieur. Veux-tu m'embrasser ?

-- Je veux bien, répondit carrément Maxime.

Et il baisa la jeune femme sur les deux joues, en la prenant par les épaules, ce qui chiffonna un peu l'habit de garde française. Elle se dégagea, riant, disant :

-- Mon Dieu ! qu'il est drôle, le petit tondu !...

Elle revint à lui, plus sérieuse.

-- Nous serons amis, n'est-ce pas ?... Je veux être une mère pour vous. Je réfléchissais à cela, en attendant mon tailleur, qui est en conférence, et je me disais que je devais me montrer très bonne et vous élever tout à fait bien... Ce sera gentil !

Maxime continuait à la regarder, de son regard bleu de fille hardie, et brusquement :

-- Quel âge avez-vous ? demanda-t-il.

-- Mais on ne demande jamais cela ! s'écria-t-elle en joignant les mains... Il ne sait pas, le petit malheureux ! Il faudra tout lui apprendre. Heureusement que je puis encore dire mon âge. J'ai vingt et un ans.

-- Moi, j'en aurai bientôt quatorze... Vous pourriez être ma soeur.

Il n'acheva pas, mais son regard ajoutait qu'il s'attendait à trouver la seconde femme de son père beaucoup plus vieille. Il était tout près d'elle, il lui regardait le cou avec tant d'attention qu'elle finit presque par rougir. Sa tête folle, d'ailleurs, tournait, ne pouvant s'arrêter longtemps sur le même sujet ; et elle se mit à marcher, à parler de son tailleur, oubliant qu'elle s'adressait à un enfant.

-- J'aurais voulu être là pour vous recevoir. Mais imaginez-vous que Worms m'a apporté ce costume ce matin... Je l'essaie et je le trouve assez réussi. Il a beaucoup de chic, n'est-ce pas ?

Elle s'était plantée devant une glace. Maxime allait et venait derrière elle, pour la voir sur toutes les faces.

-- Seulement, continua-t-elle, en mettant l'habit, je me suis aperçue qu'il faisait un gros pli, là, sur l'épaule gauche, vous voyez... C'est très laid, ce pli ; il semble que j'ai une épaule plus haute que l'autre.

Il s'était approché, il passait son doigt sur le pli, comme pour l'aplatir, et sa main de collégien vicieux paraissait s'oublier en cet endroit avec un certain bien-aise.

- Ma foi, continua-t-elle, je n'ai pu y tenir. J'ai fait atteler et je suis allée dire à Worms ce que je pensais de son inconcevable légèreté... Il m'a promis de réparer cela.

Puis, elle resta devant la glace, se contemplant toujours, se perdant dans une subite rêverie. Elle finit par poser un doigt sur ses lèvres, d'un air d'impatience méditative. Et, tout bas, comme se parlant à elle-même :

-- Il manque quelque chose... bien sûr qu'il manque quelque chose...

Alors, d'un mouvement prompt, elle se tourna, se planta devant Maxime, auquel elle demanda :

-- Est-ce que c'est vraiment bien ?... Vous ne trouvez pas qu'il manque quelque chose, un rien, un noeud quelque part ?

Le collégien, rassuré par la camaraderie de la jeune femme, avait repris tout l'aplomb de sa nature effrontée. Il s'éloigna, se rapprocha, cligna les yeux, en murmurant :

-- Non, non, il ne manque rien, c'est très joli, très joli... Je trouve plutôt qu'il y a quelque chose de trop.

Il rougit un peu, malgré son audace, s'avança encore, et, traçant du bout du doigt un angle aigu sur la gorge de Renée :

-- Moi, voyez-vous, continua-t-il, j'échancrerais comme ça cette dentelle, et je mettrais un collier avec une grosse croix.

Elle battit des mains, rayonnante.

-- C'est cela, c'est cela, cria-t-elle... J'avais la grosse croix sur le bout de la langue.

Elle écarta la chemisette, disparut pendant deux minutes, revint avec le collier et la croix. Et, se replaçant devant la glace d'un air de triomphe.

-- Oh ! complet, tout à fait complet, murmura-t-elle... Mais il n'est pas bête du tout, le petit tondu ! Tu habillais donc les femmes dans ta province ? Décidément, nous serons bons amis. Mais il faudra m'écouter. D'abord, vous laisserez pousser vos cheveux, et vous ne porterez plus cette affreuse tunique. Puis, vous suivrez fidèlement mes leçons de bonnes manières. Je veux que vous soyez un joli jeune homme.

-- Mais bien sûr, dit naïvement l'enfant ; puisque papa est riche maintenant, et que vous êtes sa femme.

Elle eut un sourire, et avec sa vivacité habituelle :

-- Alors commençons par nous tutoyer. Je dis tu, je dis vous. C'est bête... Tu m'aimeras bien ?

-- Je t'aimerai de tout mon coeur, répondit-il avec une effusion de galopin en bonne fortune.

Telle fut la première entrevue de Maxime et de Renée. L'enfant n'alla au collège qu'un mois plus tard. Sa belle-mère, les premiers jours, joua avec lui comme avec une poupée ; elle le décrassa de sa province, et il faut dire qu'il y mit une bonne volonté extrême. Quand il parut, habillé de neuf des pieds à la tête par le tailleur de son père, elle poussa un cri de surprise joyeuse : il était joli comme un coeur ; ce fut son expression. Ses cheveux seuls mettaient à pousser une lenteur désespérante. La jeune femme disait d'ordinaire que tout le visage est dans la chevelure. Elle soignait la sienne avec dévotion. Longtemps, la couleur l'en avait désolée, cette couleur particulière, d'un jaune tendre, qui rappelait celle du beurre fin. Mais quand la mode des cheveux jaunes arriva, elle fut charmée, et pour faire croire qu'elle ne suivait pas la mode bêtement, elle jura qu'elle se teignait tous les mois.

Les treize ans de Maxime étaient déjà terriblement savants. C'était une de ces natures frêles et hâtives, dans lesquelles les sens poussent de bonne heure. Le vice en lui parut même avant l'éveil des désirs. A deux reprises, il faillit se faire chasser du collège. Renée, avec des yeux habitués aux grâces provinciales, aurait vu que, tout fagoté qu'il était, le petit tondu, comme elle le nommait, souriait, tournait le cou, avançait les bras d'une façon gentille, de cet air féminin des demoiselles de collège. Il se soignait beaucoup les mains, qu'il avait minces et longues : Si ses cheveux restaient courts, par ordre du proviseur, ancien colonel du génie, il possédait un petit miroir, qu'il tirait de sa poche, pendant les classes, qu'il posait entre les pages de son livre, et dans lequel il se regardait des heures entières, s'examinant les yeux, les gencives, se faisant des mines, s'apprenant des coquetteries. Ses camarades se pendaient à sa blouse, comme à une jupe, et il se serrait tellement, qu'il avait la taille mince, le balancement de hanches d'une femme faite. La vérité était qu'il recevait autant de coups que de caresses. Le collège de Plassans, un repaire de petits bandits comme la plupart des collèges de province, fut ainsi un milieu de souillure, dans lequel se développa singulièrement ce tempérament neutre, cette enfance qui apportait le mal, on ne savait de quel inconnu héréditaire. L'âge allait heureusement le corriger. Mais la marque de ses abandons d'enfant, cette effémination de tout son être, cette heure où il s'était cru fille, devait rester en lui, le frapper à jamais dans sa virilité.

Renée l'appelait « mademoiselle » , sans savoir que, six mois auparavant, elle aurait dit juste. Il lui semblait très obéissant, très aimant, et même elle se trouvait souvent gênée par ses caresses. Il avait une façon d'embrasser qui chauffait la peau. Mais ce qui la ravissait, c'était son espièglerie ; il était drôle au possible, hardi, parlant déjà des femmes avec des sourires, tenant tête aux amies de Renée, à la chère Adeline, qui venait d'épouser M. d'Espanet, et à la grosse Suzanne, mariée tout récemment au grand industriel Haffner. Il eut, à quatorze ans, une passion pour cette dernière. Il avait pris sa belle-mère pour confidente, et celle-ci s'amusait beaucoup.

-- Moi, j'aurais préféré Adeline, disait-elle ; elle est plus jolie.

-- Peut-être, répondait le galopin, mais Suzanne est bien plus grosse... J'aime les belles femmes... Si tu étais gentille, tu lui parlerais pour moi.

Renée riait. Sa poupée, ce grand gamin aux mines de fille, lui semblait impayable, depuis qu'elle était amoureuse. Il vint un moment où Mme Haffner dut se défendre sérieusement. D'ailleurs, ces dames encourageaient Maxime par leurs rires étouffés, leurs demi-mots, les attitudes coquettes qu'elles prenaient devant cet enfant précoce. Il entrait là une pointe de débauche fort aristocratique toutes trois, dans leur vie tumultueuse, brûlées par la passion, s'arrêtaient à la dépravation charmante du galopin, comme à un piment original et sans danger qui réveillait leur goût. Elles lui laissaient toucher leur robe, frôler leurs épaules de ses doigts, lorsqu'il les suivait dans l'antichambre, pour jeter sur elles leur sortie de bal ; elles se le passaient de main en main, riant comme des folles, quand il leur baisait les poignets, du côté des veines, à cette place où la peau est si douce ; puis elles se faisaient maternelles et lui enseignaient doctement l'art d'être bel homme et de plaire aux dames. C'était leur joujou, un petit homme d'un mécanisme ingénieux, qui embrassait, qui faisait la cour, qui avait les plus aimables vices du monde, mais qui restait un joujou, un petit homme de carton qu'on ne craignait pas trop, assez cependant pour avoir, sous sa main enfantine, un frisson très doux.

A la rentrée des classes, Maxime alla au lycée Bonaparte. C'est le lycée du beau monde, celui que Saccard devait choisir pour son fils. L'enfant, si mou, si léger qu'il fût, avait alors une intelligence très vive ; mais il s'appliqua à tout autre chose qu'aux études classiques. Il fut cependant un élève correct, qui ne descendit jamais dans la bohème des cancres, et qui demeura parmi les petits messieurs convenables et bien mis dont on ne dit rien.

Il ne lui resta de sa jeunesse qu'une véritable religion pour la toilette. Paris lui ouvrit les yeux, en fit un beau jeune homme, pincé dans ses vêtements, suivant les modes. Il était le Brummel de sa classe. Il s'y présentait comme dans un Salon, chaussé finement, ganté juste, avec des cravates prodigieuses et des chapeaux ineffables. D'ailleurs ils se trouvaient là une vingtaine, formant une aristocratie, s'offrant à la sortie des havanes dans des porte- cigares à fermoirs d'or, faisant porter leur paquet de livres par un domestique en livrée. Maxime avait déterminé son père à lui acheter un tilbury et un petit cheval noir qui faisaient l'admiration de ses camarades.

Il conduisait lui-même, ayant sur le siège de derrière un valet de pied, les bras croisés, qui tenait sur ses genoux le cartable du collégien, un vrai portefeuille de ministre en chagrin marron. Et il fallait voir avec quelle légèreté, quelle science et quelle correction d'allures, il venait en dix minutes de la rue de Rivoli à la rue du Havre, arrêtait net son cheval devant la porte du lycée, jetait la bride au valet, en disant « Jacques, à quatre heures et demie, n'est-ce pas ? » Les boutiquiers voisins étaient ravis de la bonne grâce de ce blondin qu'ils voyaient régulièrement deux fois par jour arriver et repartir dans sa voiture. Au retour, il reconduisait parfois un ami, qu'il mettait à sa porte. Les deux enfants fumaient, regardaient les femmes, éclaboussaient les passants, comme s'ils fussent revenus des courses. Petit monde étonnant, couvée de fats et d'imbéciles, qu'on peut voir chaque jour rue du Havre, correctement habillés, avec leurs vestons de gandins, jouer les hommes riches et blasés, tandis que la bohème du lycée, les vrais écoliers, arrivent criant et se poussant, tapant le pavé avec leurs gros souliers, leurs livres pendus derrière le dos, au bout d'une courroie.

Renée, qui voulait prendre au sérieux son rôle de mère et d'institutrice, était enchantée de son élève. Elle ne négligeait rien, il est vrai, pour parfaire son éducation. Elle traversait alors une heure pleine de dépit et de larmes ; un amant l'avait quittée, avec scandale, aux yeux de tout Paris, pour se mettre avec la duchesse de Sternich. Elle rêva que Maxime serait sa consolation, elle se vieillit, s'ingénia pour être maternelle, et devint le mentor le plus original qu'on pût imaginer. Souvent, le tilbury de Maxime restait à la maison ; c'était Renée, avec sa grande calèche, qui venait prendre le collégien. Ils cachaient le portefeuille marron sous la banquette, ils allaient au Bois, alors dans tout son neuf. Là, elle lui faisait un cours de haute élégance. Elle lui nommait le Tout- Paris impérial, gras, heureux, encore dans l'extase de ce coup de baguette qui changeait les meurt-de-faim et les goujats de la veille en grands seigneurs, en millionnaires soufflant et se pâmant sous le poids de leur caisse. Mais l'enfant la questionnait surtout sur les femmes, et comme elle était très libre avec lui, elle lui donnait des détails précis ; Mme de Guende était bête, mais admirablement faite ; la comtesse Vanska, fort riche, avait chanté dans les cours, avant de se faire épouser par un Polonais, qui la battait, disait-on ; quant à la marquise d'Espanet et à Suzanne Haffner, elles étaient inséparables, et, bien qu'elles fussent ses amies intimes, Renée ajoutait, en pinçant les lèvres, comme pour ne pas en dire davantage, qu'il courait de bien vilaines histoires sur leur compte ; la belle Mme de Lauwerens était aussi horriblement compromettante, mais elle avait de si jolis yeux, et tout le monde, en somme, savait que, quant à elle, elle était irréprochable, bien qu'un peu trop mêlée aux intrigues des pauvres petites femmes qui la fréquentaient, Mme Daste, Mme Tessière, la baronne de Meinhold. Maxime voulut avoir le portrait de ces dames ; il en garnit un album qui resta sur la table du salon. Pour embarrasser sa belle-maman, avec cette ruse vicieuse qui était le trait dominant de son caractère, il lui demandait des détails sur les filles, en feignant de les prendre pour des femmes du vrai monde. Renée, morale et sérieuse, disait que c'étaient d'affreuses créatures et qu'il devait les éviter avec soin ; puis elle s'oubliait et parlait d'elles comme de personnes qu'elle eût connues intimement. Un des grands régals de l'enfant était encore de la mettre sur le chapitre de la duchesse de Sternich. Chaque fois que sa voiture passait, au Bois, à côté de la leur, il ne manquait pas de nommer la duchesse, avec une sournoiserie méchante, un regard en dessous, prouvant qu'il connaissait la dernière aventure de Renée. Celle-ci, d'une voix sèche, déchirait sa rivale ; comme elle vieillissait ! la pauvre femme ! elle se maquillait, elle avait des amants cachés au fond de toutes ses armoires, elle s'était donnée à un chambellan pour entrer dans le lit impérial. Et elle ne tarissait pas, tandis que Maxime, pour l'exaspérer, trouvait Madame de Sternich délicieuse. De telles leçons développaient singulièrement l'intelligence du collégien, d'autant plus que la jeune institutrice les répétait partout, au Bois, au théâtre, dans les salons. L'élève devint très fort.

Ce que Maxime adorait, c'était de vivre dans les jupes, dans les chiffons, dans la poudre de riz des femmes. Il restait toujours un peu fille, avec ses mains effilées, son visage imberbe, son cou blanc et potelé. Renée le consultait gravement sur ses toilettes. Il connaissait les bons faiseurs de Paris, jugeait chacun d'eux d'un mot, parlait de la saveur des chapeaux d'un tel et de la logique des robes de tel autre. A dix-sept ans, il n'y avait pas une modiste qu'il n'eût approfondie, pas un bottier dont il n'eût étudié et pénétré le coeur. Cet étrange avorton, qui, pendant les classes d'anglais, lisait les prospectus que son parfumeur lui adressait tous les vendredis, aurait soutenu une thèse brillante sur le Tout-Paris mondain, clientèle et fournisseurs compris, à l'âge où les gamins de province n'osent pas encore regarder leur bonne en face. Souvent, quand il revenait du lycée, il rapportait dans son tilbury un chapeau, une boîte de savons, un bijou, commandés la veille par sa belle-mère. Il avait toujours quelque bout de dentelle musquée qui traînait dans ses poches.

Mais sa grande partie était d'accompagner Renée chez l'illustre Worms, le tailleur de génie, devant lequel les reines du Second Empire se tenaient à genoux. Le salon du grand homme était vaste, carré, garni de larges divans. Il y entrait avec une émotion religieuse. Les toilettes ont certainement une odeur propre ; la soie, le satin, le velours, les dentelles avaient marié leurs arômes légers à ceux des chevelures et des épaules ambrées ; et l'air du salon gardait cette tiédeur odorante, cet encens de la chair et du luxe qui changeait la pièce en une chapelle consacrée à quelque secrète divinité. Souvent il fallait que Renée et Maxime fissent antichambre pendant des heures ; il y avait là une vingtaine de solliciteuses, attendant leur tour, trempant des biscuits dans des verres de madère, faisant collation sur la grande table du milieu, où traînaient des bouteilles et des assiettes de petits fours. Ces dames étaient chez elles, parlaient librement, et lorsqu'elles se pelotonnaient autour de la pièce, on aurait dit un vol blanc de lesbiennes qui se serait abattu sur les divans d'un salon parisien. Maxime, qu'elles toléraient et qu'elles aimaient pour son air de fille, était le seul homme admis dans le cénacle. Il y goûtait des jouissances divines ; il glissait le long des divans comme une couleuvre agile ; on le retrouvait sous une jupe, derrière un corsage, entre deux robes, où il se faisait tout petit, se tenant bien tranquille, respirant la chaleur parfumée de ses voisines avec des mines d'enfant de choeur avalant le bon Dieu.

-- Il se fourre partout, ce petit-là, disait la baronne de Meinhold, en lui tapotant les joues.

Il était si fluet que ces dames ne lui donnaient guère plus de quatorze ans. Elles s'amusèrent à le griser avec le madère de l'illustre Worms. Il leur dit des choses stupéfiantes, qui les firent rire aux larmes. Toutefois, ce fut la marquise d'Espanet qui trouva le mot de la situation. Comme on découvrit un jour Maxime, dans un angle des divans, derrière son dos :

-- Voilà un garçon qui aurait dû naître fille, murmura-t-elle, à le voir si rose, si rougissant, si pénétré du bien-être qu'il avait éprouvé dans son voisinage.

Puis, lorsque le grand Worms recevait enfin Renée, Maxime pénétrait avec elle dans le cabinet. Il s'était permis de parler deux ou trois fois, pendant que le maître s'absorbait dans le spectacle de sa cliente, comme les pontifes du beau veulent que Léonard de Vinci l'ait fait devant la Joconde. Le maître avait daigné sourire de la justesse de ses observations. Il faisait mettre Renée debout devant une glace, qui montait du parquet au plafond, se recueillait, avec un froncement de sourcils, pendant que la jeune femme, émue, retenait son haleine, pour ne pas bouger. Et, au bout de quelques minutes, le maître, comme pris et secoué par l'inspiration, peignait à grands traits saccadés le chef-d'oeuvre qu'il venait de concevoir, s'écriait en phrases sèches :

-- Robe Montespan en faille cendrée..., la traîne dessinant, devant, une basque arrondie..., gros noeuds de satin gris la relevant sur les hanches..., enfin tablier bouillonné de tulle gris perle, les bouillonnés séparés par des bandes de satin gris.

Il se recueillait encore, paraissait descendre tout au fond de son génie, et, avec une grimace triomphante de pythonisse sur son trépied, il achevait :

-- Nous poserons dans les cheveux, sur cette tête rieuse, le papillon rêveur de Psyché aux ailes d'azur changeant.

Mais, d'autres fois, l'inspiration était rétive. L'illustre Worms l'appelait vainement, concentrait ses facultés en pure perte. Il torturait ses sourcils, devenait livide, prenait entre ses mains sa pauvre tête, qu'il branlait avec désespoir, et vaincu, se jetant dans un fauteuil :

-- Non, murmurait-il d'une voix dolente, non, pas aujourd'hui..., ce n'est pas possible... Ces dames sont indiscrètes. La source est tarie.

Et il mettait Renée à la porte en répétant :

-- Pas possible, pas possible, chère dame, vous repasserez un autre jour... Je ne vous sens pas ce matin.

La belle éducation que recevait Maxime eut un premier résultat. A dix-sept ans, le gamin séduisit la femme de chambre de sa belle-mère. Le pis de l'histoire fut que la chambrière devint enceinte. Il fallut l'envoyer à la campagne avec le marmot et lui constituer une petite rente. Renée resta horriblement vexée de l'aventure. Saccard ne s'en occupa que pour régler le côté pécuniaire de la question ; mais la jeune femme gronda vertement son élève. Lui, dont elle voulait faire un homme distingué, se compromettre avec une telle fille ! Quel début ridicule et honteux, quelle fredaine inavouable ! Encore s'il s'était lancé avec une de ces dames !

-- Pardieu ! répondit-il tranquillement, si ta bonne amie Suzanne avait voulu c'est elle qui serait allée à la campagne.

- Oh ! le polisson ! murmura-t-elle, désarmée, égayée par l'idée de voir Suzanne se réfugiant à la campagne avec une rente de douze cents francs.

Puis, une pensée plus drôle lui vint, et oubliant son rôle de mère irritée, poussant des rires perlés, qu'elle retenait entre ses doigts, elle balbutia, en le regardant du coin de l'oeil :

-- Dis donc, c'est Adeline qui t'en aurait voulu, et qui lui aurait fait des scènes...

Elle n'acheva pas. Maxime riait avec elle. Telle fut la belle chute que fit la morale de Renée en cette aventure.

Cependant Aristide Saccard ne s'inquiétait guère des deux enfants, comme il nommait son fils et sa seconde femme. Il leur laissait une liberté absolue, heureux de les voir bons amis, ce qui emplissait l'appartement d'une gaieté bruyante. Singulier appartement que ce premier étage de la rue de Rivoli. Les portes y battaient toute la journée ; les domestiques y parlaient haut ; le luxe neuf et éclatant en était traversé continuellement par des courses de jupes énormes et volantes, par des processions de fournisseurs, par le tohu-bohu des amies de Renée, des camarades de Maxime et des visiteurs de Saccard. Ce dernier recevait, de neuf heures à onze heures, le plus étrange monde qu'on pût voir : sénateurs et clercs d'huissier, duchesses et marchandes à la toilette, toute l'écume que les tempêtes de Paris jetaient le matin à sa porte, robes de soie, jupes sales, blouses, habits noirs, qu'il accueillait du même ton pressé, des mêmes gestes impatients et nerveux ; il bâclait les affaires en deux paroles, résolvait vingt difficultés à la fois, et donnait les solutions en courant. On eût dit que ce petit homme remuant, dont la voix était très forte, se battait dans son cabinet avec les gens, avec les meubles, culbutait, se frappait la tête au plafond pour en faire jaillir les idées, et retombait toujours victorieux sur ses pieds. Puis, à onze heures, il sortait ; on ne le voyait plus de la journée ; il déjeunait dehors, souvent même il y dînait. Alors la maison appartenait à Renée et à Maxime ; ils s'emparaient du cabinet du père ; ils y déballaient les cartons des fournisseurs, et les chiffons traînaient sur les dossiers. Parfois des gens graves attendaient une heure à la porte du cabinet, pendant que le collégien et la jeune femme discutaient un noeud de ruban, assis aux deux bouts du bureau de Saccard. Renée faisait atteler dix fois par jour. Rarement on mangeait ensemble ; sur les trois, deux couraient, s'oubliaient, ne revenaient qu'à minuit. Appartement de tapage, d'affaires et de plaisirs, où la vie moderne, avec son bruit d'or sonnant, de toilettes froissées, s'engouffrait comme un coup de vent.

Aristide Saccard avait enfin trouvé son milieu.

Il s'était révélé grand spéculateur, brasseur de millions. Après le coup de maître de la rue de la Pépinière, il se lança hardiment dans la lutte qui commençait à semer Paris d'épaves honteuses et de triomphes fulgurants. D'abord, il joua à coup sûr, répétant son premier succès, achetant les immeubles qu'il savait menacés de la pioche, et employant ses amis pour obtenir de grosses indemnités. Il vint un moment où il eut cinq ou six maisons, ces maisons qu'il regardait si étrangement autrefois, comme des connaissances à lui, lorsqu'il n'était qu'un pauvre agent voyer. Mais c'était là l'enfance de l'art. Quand il avait usé les baux, comploté avec les locataires, volé l'Etat et les particuliers, la finesse n'était pas grande, et il pensait que le jeu ne valait pas la chandelle. Aussi mit-il bientôt son génie au service de besognes plus compliquées.

Saccard inventa d'abord le tour des achats d'immeubles faits sous le manteau pour le compte de la Ville. Une décision du conseil d'Etat créait à cette dernière une situation difficile. Elle avait acheté à l'amiable un grand nombre de maisons, espérant user les baux et congédier les locataires sans indemnité. Mais ces acquisitions furent considérées comme de véritables expropriations, et elle dut payer. Ce fut alors que Saccard offrit d'être le prête-nom de la Ville ; il achetait, usait les baux, et, moyennant un pot-de-vin, livrait l'immeuble au moment fixé. Et même il finit par jouer double jeu ; il achetait pour la Ville et pour le préfet. Quand l'affaire était par trop tentante, il escamotait la maison. L'Etat payait. On récompensa ses complaisances en lui concédant des bouts de rues, des carrefours projetés, qu'il rétrocédait avant même que la voie nouvelle fût commencée. C'était un jeu féroce ; on jouait sur les quartiers à bâtir comme on joue sur un titre de rente. Certaines dames, de jolies filles, amies intimes de hauts fonctionnaires, étaient de la partie ; une d'elles, dont les dents blanches sont célèbres, a croqué, à plusieurs reprises, des rues entières Saccard s'affamait, sentait ses désirs s'accroître, à voir ce ruissellement d'or qui lui glissait entre les mains. Il lui semblait qu'une mer de pièces de vingt francs s'élargissait autour de lui, de lac devenait océan, emplissait l'immense horizon avec un bruit de vagues étranges, une musique métallique qui lui chatouillait le coeur ; et il s'aventurait, nageur plus hardi chaque jour, plongeant, reparaissant, tantôt sur le dos, tantôt sur le ventre, traversant cette immensité par les temps clairs et par les orages, comptant sur ses forces et son adresse pour ne jamais aller au fond.

Paris s'abîmait alors dans un nuage de plâtre. Les temps prédits par Saccard, sur les buttes Montmartre, étaient venus. On taillait la cité à coups de sabre, et il était de toutes les entailles, de toutes les blessures. Il avait des décombres à lui aux quatre coins de la ville. Rue de Rome, il fut mêlé à cette étonnante histoire du trou qu'une compagnie creusa, pour transporter cinq ou six mille mètres cubes de terre et faire croire à des travaux gigantesques, et qu'on dut ensuite reboucher, en rapportant la terre de Saint-Ouen, lorsque la compagnie eut fait faillite. Lui s'en tira la conscience nette, les poches pleines, grâce à son frère Eugène, qui voulut bien intervenir. A Chaillot, il aida à éventrer la butte, à la jeter dans un bas-fond, pour faire passer le boulevard qui va de l'Arc-de- Triomphe au pont de l'Alma. Du côté de Passy, ce fut lui qui eut l'idée de semer les déblais du Trocadéro sur le plateau, de sorte que la bonne terre se trouve aujourd'hui à deux mètres de profondeur, et que l'herbe elle-même refuse de pousser dans ces gravats. On l'aurait retrouvé sur vingt points à la fois, à tous les endroits où il y avait quelque obstacle insurmontable, un déblai dont on ne savait que faire, un remblai qu'on ne pouvait exécuter, un bon amas de terre et de plâtras où s'impatientait la hâte fébrile des ingénieurs, que lui fouillait de ses ongles, et dans lequel il finissait toujours par trouver quelque pot-de-vin ou quelque opération de sa façon. Le même jour, il courait des travaux de l'Arc-de-Triomphe à ceux du boulevard Saint-Michel, des déblais du boulevard Malesherbes aux remblais de Chaillot, traînant avec lui une armée d'ouvriers, d'huissiers, d'actionnaires, de dupes et de fripons.

Mais sa gloire la plus pure était le Crédit viticole, qu'il avait fondé avec Toutin- Laroche. Celui-ci s'en trouvait le directeur officiel ; lui ne paraissait que comme membre du conseil de surveillance. Eugène, en cette circonstance, avait encore donné un bon coup de main à son frère. Grâce à lui, le gouvernement autorisa la compagnie, et la surveilla avec une grande bonhomie. En une délicate circonstance, comme un journal mal pensant se permettait de critiquer une opération de cette compagnie, le  Moniteur  alla jusqu'à publier une note interdisant toute discussion sur une maison si honorable, et que l'Etat daignait patronner. Le Crédit viticole s'appuyait sur un excellent système financier : il prêtait aux cultivateurs la moitié du prix d'estimation de leurs biens, garantissait le prêt par une hypothèque, et touchait des emprunteurs les intérêts, augmentés d'un acompte d'amortissement. Jamais mécanisme ne fut plus digne ni plus sage. Eugène avait déclaré à son frère, avec un fin sourire, que les Tuileries voulaient qu'on fut honnête.

Toutin-Laroche interpréta ce désir en laissant fonctionner tranquillement la machine des prêts aux cultivateurs, et en établissant à côté une maison de banque qui attirait à elle les capitaux et qui jouait avec fièvre, se lançant dans toutes les aventures. Grâce à l'impulsion formidable que le directeur lui donna, le Crédit viticole eut bientôt une réputation de solidité et de prospérité à toute épreuve. Au début, pour lancer d'un coup, à la Bourse, une masse d'actions fraîchement détachées de la souche, et leur donner l'aspect de titres ayant déjà beaucoup circulé, Saccard eut l'ingéniosité de les faire piétiner et battre, pendant toute une nuit, par les garçons de recette armés de balais de bouleau. On eût dit une succursale de la Banque. L'hôtel, occupé par les bureaux, avec sa cour pleine d'équipages, ses grillages sévères, son large perron et son escalier monumental, ses enfilades de cabinets luxueux, son monde d'employés et de laquais en livrée, semblait être le temple grave et digne de l'argent ; et rien ne frappait le public d'une émotion plus religieuse que le sanctuaire, que la Caisse, où conduisait un corridor d'une nudité sacrée, et où l'on apercevait le coffre-fort, le dieu, accroupi, scellé au mur, trapu et dormant, avec ses trois serrures, ses flancs épais, son air de brute divine.

Saccard maquignonna une grosse affaire avec la Ville. Celle-ci, obérée, écrasée par sa dette, entraînée dans cette danse des millions qu'elle avait mise en branle, pour plaire à l'empereur et remplir certaines poches, en était réduite aux emprunts déguisés, ne voulant pas avouer ses fièvres chaudes, sa folie de la pioche et du moellon. Elle venait de créer alors ce qu'on nommait des bons de délégation, de véritables lettres de change à longue date, pour payer les entrepreneurs le jour même de la signature des traités, et leur permettre ainsi de trouver des fonds en négociant les bons. Le Crédit viticole avait gracieusement accepté ce papier de la main des entrepreneurs. Le jour où la Ville manqua d'argent, Saccard alla la tenter. Une somme considérable lui fut avancée, sur une émission de bons de délégation, que M. Toutin-Laroche jura tenir de compagnies concessionnaires, et qu'il traîna dans tous les ruisseaux de la spéculation. Le Crédit viticole était désormais inattaquable ; il tenait Paris à la gorge. Le directeur ne parlait plus qu'avec un sourire de la fameuse Société générale des ports du Maroc ; elle vivait pourtant toujours, et les journaux continuaient à célébrer régulièrement les grandes stations commerciales. Un jour que M. Toutin-Laroche engageait Saccard à prendre des actions de cette société, celui-ci lui rit au nez, en lui demandant s'il le croyait assez bête pour placer son argent dans la « Compagnie générale des  Mille et une Nuits  ».

Jusque-là, Saccard avait joué heureusement, à coup sûr, trichant, se vendant, bénéficiant sur les marchés, tirant un gain quelconque de chacune de ses opérations. Bientôt cet agiotage ne lui suffit plus, il dédaigna de glaner, de ramasser l'or que les Toutin-Laroche et les baron Gouraud laissaient tomber derrière eux. Il mit les bras dans le sac jusqu'à l'épaule. Il s'associa avec les Mignon, Charrier et Cie, ces fameux entrepreneurs alors à leurs débuts et qui devaient réaliser des fortunes colossales. La Ville s'était déjà décidée à ne plus exécuter elle-même les travaux, à céder les boulevards à forfait. Les compagnies concessionnaires s'engageaient à lui livrer une voie toute faite, arbres plantés, bancs et becs de gaz posés, moyennant une indemnité convenue ; quelquefois même, elles donnaient la voie pour rien : elles se trouvaient largement payées par les terrains en bordure, qu'elles retenaient et qu'elles frappaient d'une plus-value considérable. La fièvre de spéculation sur les terrains, la hausse furieuse sur les immeubles datent de cette époque. Saccard, par ses attaches, obtint la concession de trois tronçons de boulevard. Il fut l'âme ardente et un peu brouillonne de l'association. Les sieurs Mignon et Charrier, ses créatures dans les commencements, étaient de gros et rusés compères, des maîtres maçons qui connaissaient le prix de l'argent. Ils riaient en dessous devant les équipages de Saccard ; ils gardaient le plus souvent leurs blouses, ne refusaient pas un coup de main à un ouvrier, rentraient chez eux couverts de plâtre. Ils étaient de Langres tous les deux. Ils apportaient, dans ce Paris brûlant et inassouvi, leur prudence de Champenois, leur cerveau calme, peu ouvert, peu intelligent, mais très apte à profiter des occasions pour s'emplir les poches, quitte à jouir plus tard. Si Saccard lança l'affaire, l'anima de sa flamme, de sa rage d'appétits, les sieurs Mignon et Charrier, par leur terre à terre, leur administration routinière et étroite, l'empêchèrent vingt fois de culbuter dans les imaginations étonnantes de leur associé. Jamais ils ne consentirent à avoir les bureaux superbes, l'hôtel qu'il voulait bâtir pour étonner Paris. Ils refusèrent également les spéculations secondaires qui poussaient chaque matin dans sa tête : construction de salles de concert, de vastes maisons de bains, sur les terrains en bordure ; chemins de fer suivant la ligne des nouveaux boulevards ; galeries vitrées, décuplant le loyer des boutiques, et permettant de circuler dans Paris sans être mouillé. Les entrepreneurs, pour couper court à ces projets qui les effrayaient, décidèrent que les terrains en bordure seraient partagés entre les trois associés, et que chacun d'eux en ferait ce qu'il voudrait. Eux continuèrent à vendre sagement leurs lots. Lui fit bâtir. Son cerveau bouillait. Il eût proposé sans rire de mettre Paris sous une immense cloche, pour le changer en serre chaude, et y cultiver les ananas et la canne à sucre.

Bientôt, remuant les capitaux à la pelle, il eut huit maisons sur les nouveaux boulevards. Il en avait quatre complètement terminées, deux rue de Marignan, et deux sur le boulevard Haussmann ; les quatre autres, situées sur le boulevard Malesherbes, restaient en construction, et même une d'elles, vaste enclos de planches où devait s'élever un magnifique hôtel, n'avait encore de posé que le plancher du premier étage. A cette époque, ses affaires se compliquèrent tellement, il avait tant de fils attachés à chacun de ses doigts, tant d'intérêts à surveiller et de marionnettes à faire mouvoir qu'il dormait à peine trois heures par nuit et qu'il lisait sa correspondance dans sa voiture. Le merveilleux était que sa caisse semblait inépuisable. Il était actionnaire de toutes les sociétés, bâtissait avec une sorte de fureur, se mettait de tous les trafics, menaçait d'inonder Paris comme une mer montante, sans qu'on le vît réaliser jamais un bénéfice bien net, empocher une grosse somme luisant au soleil. Ce fleuve d'or, sans sources connues, qui paraissait sortir à flots pressés de son cabinet, étonnait les badauds, et fit de lui, à un moment, l'homme en vue auquel les journaux prêtaient tous les bons mots de la Bourse.

Avec un tel mari, Renée était aussi peu mariée que possible. Elle restait des semaines entières sans presque le voir. D'ailleurs, il était parfait : il ouvrait pour elle sa caisse toute grande. Au fond, elle l'aimait comme un banquier obligeant. Quand elle allait à l'hôtel Béraud, elle faisait un grand éloge de lui devant son père, que la fortune de son gendre laissait sévère et froid. Son mépris s'en était allé ; cet homme semblait si convaincu que la vie n'est qu'une affaire, il était si évidemment né pour battre monnaie avec tout ce qui lui tombait sous les mains : femmes, enfants, pavés, sacs de plâtre, consciences, qu'elle ne pouvait lui reprocher le marché de leur mariage. Depuis ce marché, il la regardait un peu comme une de ces belles maisons qui lui faisaient honneur et dont il espérait tirer de gros profits. Il la voulait bien mise, bruyante, faisant tourner la tête à tout Paris. Cela le posait, doublait le chiffre probable de sa fortune. Il était beau, jeune, amoureux, écervelé, par sa femme. Elle était une associée, une complice sans le savoir. Un nouvel attelage, une toilette de deux mille écus, une complaisance pour quelque amant facilitèrent, décidèrent souvent ses plus heureuses affaires. Souvent aussi il se prétendait accablé, l'envoyait chez un ministre, chez un fonctionnaire quelconque, pour solliciter une autorisation ou recevoir une réponse. Il lui disait : « Et sois sage ! » d'un ton qui n'appartenait qu'à lui, à la fois railleur et câlin. Et quand elle revenait, qu'elle avait réussi, il se frottait les mains, en répétant son fameux : «Et tu as été sage ! » Renée riait. Il était trop actif pour souhaiter une Mme Michelin. Il aimait simplement les plaisanteries crues, les hypothèses scabreuses. D'ailleurs, si Renée « n'avait pas été sage », il n'aurait éprouvé que le dépit d'avoir réellement payé la complaisance du ministre ou du fonctionnaire. Duper les gens, leur en donner moins que pour leur argent, était un régal. Il se disait souvent : « Si j'étais femme, je me vendrais peut-être, mais je ne livrerais jamais la marchandise ; c'est trop bête. »

Cette folle de Renée, qui était apparue une nuit dans le ciel parisien comme la fée excentrique des voluptés mondaines, était la moins analysable des femmes. Elevée au logis, elle eût sans doute émoussé, par la religion ou par quelque autre satisfaction nerveuse, les pointes des désirs dont les piqûres l'affolaient par instants. De tête, elle était bourgeoise ; elle avait une honnêteté absolue, un amour des choses logiques, une crainte du ciel et de l'enfer, une dose énorme de préjugés ; elle appartenait à son père, à cette race calme et prudente où fleurissent les vertus du foyer. Et c'était dans cette nature que germaient, que grandissaient les fantaisies prodigieuses, les curiosités sans cesse renaissantes, les désirs inavouables. Chez les dames de la Visitation, libre, l'esprit vagabondant dans les voluptés mystiques de la chapelle et dans les amitiés charnelles de ses petites amies, elle s'était fait une éducation fantasque, apprenant le vice, y mettant la franchise de sa nature, détraquant sa jeune cervelle, au point qu'elle embarrassa singulièrement son confesseur en lui avouant qu'un jour, pendant la messe, elle avait eu une envie irraisonnée de se lever pour l'embrasser. Puis elle se frappait la poitrine, elle pâlissait à l'idée du diable et de ses chaudières. La faute qui amena plus tard son mariage avec Saccard, ce viol brutal qu'elle subit avec une sorte d'attente épouvantée, la fit ensuite se mépriser, et fut pour beaucoup dans l'abandon de toute sa vie. Elle pensa qu'elle n'avait plus à lutter contre le mal, qu'il était en elle, que la logique l'autorisait à aller jusqu'au bout de la science mauvaise. Elle était plus encore une curiosité qu'un appétit. Jetée dans le monde du Second Empire, abandonnée à ses imaginations, entretenue d'argent, encouragée dans ses excentricités les plus tapageuses, elle se livra, le regretta, puis réussit enfin à tuer son honnêteté expirante, toujours fouettée, toujours poussée en avant par son insatiable besoin de savoir et de sentir.

D'ailleurs, elle n'en était qu'à la page commune. Elle causait volontiers, à demi-voix, avec des rires, des cas extraordinaires de la tendre amitié de Suzanne Haffner et d'Adeline d'Espanet, du métier délicat de Mme de Lauwerens, des baisers à prix fixe de la comtesse Vanska ; mais elle regardait encore ces choses de loin, avec la vague idée d'y goûter peut-être, et ce désir indéterminé, qui montait en elle aux heures mauvaises, grandissait encore cette anxiété turbulente, cette recherche effarée d'une jouissance unique, exquise, où elle mordrait toute seule. Ses premiers amants ne l'avaient pas gâtée ; trois fois elle s'était crue prise d'une grande passion ; l'amour éclatait dans sa tête comme un pétard, dont les étincelles n'allaient pas jusqu'au coeur. Elle était folle un mois, s'affichait avec son cher seigneur dans tout Paris ; puis, un matin, au milieu du tapage de sa tendresse, elle sentait un silence écrasant, un vide immense. Le premier, le jeune duc de Rozan, ne fut guère qu'un déjeuner de soleil ; Renée, qui l'avait remarqué pour sa douceur et sa tenue excellente, le trouva en tête-à-tête absolument nul, déteint, assommant.

M. Simpson, attaché à l'ambassade américaine, qui vint ensuite, faillit la battre, et dut à cela de rester plus d'un an avec elle. Puis, elle accueillit le comte de Chibray, un aide de camp de l'empereur, bel homme vaniteux qui commençait à lui peser singulièrement lorsque la duchesse de Sternich s'avisa de s'en amouracher et de le lui prendre ; alors elle le pleura, elle fit entendre à ses amis que son coeur était broyé, qu'elle n'aimerait plus. Elle en arriva ainsi à M. de Mussy, l'être le plus insignifiant du monde, un jeune homme qui faisait son chemin dans la diplomatie en conduisant le cotillon avec des grâces particulières ; elle ne sut jamais bien comment elle s'était livrée à lui, et le garda longtemps, prise de paresse, dégoûtée d'un inconnu qu'on découvre en une heure, attendant, pour se donner les soucis d'un changement, de rencontrer quelque aventure extraordinaire. A vingt-huit ans, elle était déjà horriblement lasse. L'ennui lui paraissait d'autant plus insupportable, que ses vertus bourgeoises profitaient des heures où elle s'ennuyait pour se plaindre et l'inquiéter. Elle fermait sa porte, elle avait des migraines affreuses. Puis, quand la porte se rouvrait, c'était un flot de soie et de dentelles qui s'en échappait à grand tapage, une créature de luxe et de joie, sans un souci ni une rougeur au front.

Dans sa vie banale et mondaine, elle avait eu cependant un roman. Un jour, au crépuscule, comme elle était sortie à pied pour aller voir son père, qui n'aimait pas à sa porte le bruit des voitures, elle s'aperçut, au retour, sur le quai Saint-Paul, qu'elle était suivie par un jeune homme. Il faisait chaud ; le jour mourait avec une douceur amoureuse. Elle qu'on ne suivait qu'à cheval, dans les allées du Bois, elle trouva l'aventure piquante, elle en fut flattée comme d'un hommage nouveau, un peu brutal, mais dont la grossièreté même la chatouillait. Au lieu de rentrer chez elle, elle prit la rue du Temple, promenant son galant le long des boulevards. Cependant l'homme s'enhardit, devint si pressant, que Renée un peu interdite, perdant la tête, suivit la rue du Faubourg-Poissonnière et se réfugia dans la boutique de la soeur de son mari. L'homme entra derrière elle. Mme Sidonie sourit, parut comprendre et les laissa seuls. Et comme Renée voulait la suivre, l'inconnu la retint, lui parla avec une politesse émue, gagna son pardon. C'était un employé qui s'appelait Georges, et auquel elle ne demanda jamais son nom de famille.

Elle vint le voir deux fois ; elle entrait par le magasin, il arrivait par la rue Papillon. Cet amour de rencontre, trouvé et accepté dans la rue, fut un de ses plaisirs les plus vifs. Elle y songea toujours, avec quelque honte, mais avec un singulier sourire de regret. Mme Sidonie gagna à l'aventure d'être enfin la complice de la seconde femme de son frère, un rôle qu'elle ambitionnait depuis le jour du mariage.

Cette pauvre Mme Sidonie avait eu un mécompte. Tout en maquignonnant le mariage, elle espérait épouser un peu Renée, elle aussi, en faire une de ses clientes, tirer d'elle une foule de bénéfices. Elle jugeait les femmes au coup d'oeil, comme les connaisseurs jugent les chevaux. Aussi sa consternation fut grande, lorsque, après avoir laissé un mois au ménage pour s'installer, elle comprit qu'elle arrivait déjà trop tard, en apercevant Mme de Lauwerens trônant au milieu du salon. Cette dernière, belle femme de vingt-six ans, faisait métier de lancer les nouvelles venues. Elle appartenait à une très ancienne famille, était mariée à un homme de la haute finance, qui avait le tort de refuser le paiement des mémoires de modiste et de tailleur. La dame, personne fort intelligente, battait monnaie, s'entretenait elle-même. Elle avait horreur des hommes, disait-elle ; mais elle en fournissait à toutes ses amies ; il y en avait toujours un achalandage complet dans l'appartement qu'elle occupait rue de Provence, au dessus des bureaux de son mari. On y faisait de petits goûters. On s'y rencontrait d'une façon imprévue et charmante. Il n'y avait aucun mal à une jeune fille d'aller voir sa chère Mme de Lauwerens, et tant pis si le hasard amenait là des hommes, très respectueux d'ailleurs, et du meilleur monde. La maîtresse de la maison était adorable dans ses grands peignoirs de dentelle. Souvent un visiteur l'aurait choisie de préférence, en dehors de sa collection de blondes et de brunes. Mais la chronique assurait qu'elle était d'une sagesse absolue. Tout le secret de l'affaire était là. Elle conservait sa haute situation dans le monde, avait pour amis tous les hommes, gardait son orgueil de femme honnête, goûtait une secrète joie à faire tomber les autres et à tirer profit de leurs chutes. Lorsque Mme Sidonie se fut expliqué le mécanisme de l'invention nouvelle, elle fut navrée. C'était l'école classique, la femme en vieille robe noire portant des billets doux au fond de son cabas, mise en face de l'école moderne, de la grande dame qui vend ses amies dans son boudoir en buvant une tasse de thé. L'école moderne triompha. Mme Lauwerens eut un regard froid pour la toilette fripée de Mme Sidonie, dans laquelle elle flaira une rivale. Et ce fut de sa main que Renée reçut son premier ami le jeune duc de Rozan, que la belle financière plaçait très difficilement. L'école classique ne l'emporta que plus tard, lorsque Mme Sidonie prêta son entresol au caprice de sa belle-soeur pour l'inconnu du quai Saint-Paul. Elle resta sa confidente.

Mais un des fidèles de Mme Sidonie fut Maxime. Dés quinze ans, il allait rôder chez sa tante, flairant les gants oubliés qu'il rencontrait sur les meubles. Celle-ci, qui détestait les situations franches et qui n'avouait jamais ses complaisances, finit par lui prêter les clefs de son appartement, certains jours, disant qu'elle resterait jusqu'au lendemain à la campagne. Maxime parlait d'amis à recevoir qu'il n'osait faire venir chez son père. Ce fut dans l'entresol de la rue du Fauhourg-Poissonnière qu'il passa plusieurs nuits avec cette pauvre fille qu'on dut envoyer à la campagne. Mme Sidonie empruntait de l'argent à son neveu, se pâmait devant lui, en murmurant de sa voix douce qu'il était « sans un poil, rose comme un Amour ».

Cependant, Maxime avait grandi. C'était, maintenant, un jeune homme mince et joli, qui avait gardé les joues roses et les yeux bleus de l'enfant. Ses cheveux bouclés achevaient de lui donner cet « air fille » qui enchantait les dames. Il ressemblait à la pauvre Angèle, avait sa douceur de regard, sa pâleur blonde. Mais il ne valait pas même cette femme indolente et nulle. La race des Rougon s'affinait en lui, devenait délicate et vicieuse. Né d'une mère trop jeune, apportant un singulier mélange, heurté et comme disséminé, des appétits furieux de son père et des abandons, des mollesses de sa mère, il était un produit défectueux, où les défauts des parents se complétaient et s'empiraient. Cette famille vivait trop vite ; elle se mourait déjà dans cette créature frêle, chez laquelle le sexe avait dû hésiter, et qui n'était plus une volonté âpre au gain et à la jouissance, comme Saccard, mais une lâcheté mangeant les fortunes faites ; hermaphrodite étrange venu à son heure dans une société qui pourrissait. Quand Maxime allait au Bois, pincé à la taille comme une femme, dansant légèrement sur la selle où le balançait le galop léger de son cheval, il était le dieu de cet âge, avec ses hanches développées, ses longues mains fluettes, son air maladif et polisson, son élégance correcte et son argot des petits théâtres. Il se mettait, à vingt ans, au-dessus de toutes les surprises et de tous les dégoûts. Il avait certainement rêvé les ordures les moins usitées. Le vice chez lui n'était pas un abîme, comme chez certains vieillards, mais une floraison naturelle et extérieure. Il ondulait sur ses cheveux blonds, souriait sur ses lèvres, l'habillait avec ses vêtements. Mais ce qu'il avait de caractéristique, c'était surtout les yeux, deux trous bleus, clairs et souriants, des miroirs de coquettes, derrière lesquels on apercevait tout le vide du cerveau. Ces yeux de fille à vendre ne se baissaient jamais ; ils quêtaient le plaisir, un plaisir sans fatigue, qu'on appelle et qu'on reçoit.

L'éternel coup de vent qui entrait dans l'appartement de la rue de Rivoli et en faisait battre les portes, souffla plus fort, à mesure que Maxime grandit, que Saccard élargit le cercle de ses opérations, et que Renée mit plus de fièvre dans sa recherche d'une jouissance inconnue. Ces trois êtres finirent par y mener une existence étonnante de liberté et de folie. Ce fut le fruit mûr et prodigieux d'une époque. La rue montait dans l'appartement, avec son roulement de voitures, son coudoiement d'inconnus, sa licence de paroles. Le père, la belle-mère, le beau-fils agissaient parlaient, se mettaient à l'aise, comme si chacun d'eux se fût trouvé seul, vivant en garçon. Trois camarades, trois étudiants, partageant la même chambre garnie, n'auraient pas disposé de cette chambre avec plus de sans-gêne pour y installer leurs vices, leurs amours, leurs joies bruyantes de grands galopins. Ils s'acceptaient avec des poignées de main, ne paraissaient pas se douter des raisons qui les réunissaient sous le même toit, se traitaient cavalièrement, joyeusement, se mettant chacun ainsi dans une indépendance absolue. L'idée de famille était remplacée chez eux par celle d'une sorte de commandite où les bénéfices sont partagés à parts égales ; chacun tirait à lui sa part de plaisir, et il était entendu tacitement que chacun mangerait cette part comme il l'entendrait. Ils en arrivèrent à prendre leurs réjouissances les uns devant les autres, à les étaler, à les raconter, sans éveiller autre chose qu'un peu d'envie et de curiosité.

Maintenant, Maxime instruisait Renée. Quand il allait au Bois avec elle, il lui contait sur les filles des histoires qui les égayaient fort. Il ne pouvait paraître au bord du lac une nouvelle venue, sans qu'il se mît en campagne pour se renseigner sur le nom de son amant, la rente qu'il lui faisait, la façon dont elle vivait. Il connaissait les intérieurs de ces dames, savait des détails intimes, était un véritable catalogue vivant, où toutes les filles de Paris étaient numérotées, avec une notice très complète sur chacune d'elles. Cette gazette scandaleuse faisait la joie de Renée. A Longchamp, les jours de courses, lorsqu'elle passait dans sa calèche, elle écoutait avec âpreté, tout en gardant sa hauteur de femme du vrai monde, comment Blanche Muller trompait son attaché d'ambassade avec son coiffeur ; ou comment le petit baron avait trouvé le comte en caleçon dans l'alcôve d'une célébrité maigre, rouge de cheveux, qu'on nommait l'Ecrevisse. Chaque jour apportait son cancan. Quand l'histoire était par trop crue, Maxime baissait la voix, mais il allait jusqu'au bout. Renée ouvrait de grands yeux d'enfant à qui l'on raconte une bonne farce, retenait ses rires, puis les étouffait dans son mouchoir brodé, qu'elle appuyait délicatement sur ses lèvres.

Maxime apportait aussi les photographies de ces dames. Il avait des portraits d'actrices dans toutes ses poches, et jusque dans son porte-cigares. Parfois il se débarrassait, il mettait ces dames dans l'album qui traînait sur les meubles du salon, et qui contenait déjà les portraits des amies de Renée.

Il y avait aussi là des photographies d'hommes, MM. de Rozan, Simpson, de Chibray, de Mussy, ainsi que des acteurs, des écrivains, des députés qui étaient venus on ne savait comment grossir la collection. Monde singulièrement mêlé, image du tohu-bohu d'idées et de personnages qui traversaient la vie de Renée et de Maxime. Cet album, quand il pleuvait, quand on s'ennuyait, était un grand sujet de conversation. Il finissait toujours par tomber sous la main. La jeune femme l'ouvrait en bâillant, pour la centième fois peut-être. Puis la curiosité se réveillait, et le jeune homme venait s'accouder derrière elle. Alors c'étaient de longues discussions sur les cheveux de l'Ecrevisse, le double menton de Mme de Meinhold, les yeux de Mme de Lauwerens, la gorge de Blanche Muller, le nez de la marquise qui était un peu de travers, la bouche de la petite Sylvia, célèbre par ses lèvres trop fortes. Ils comparaient les femmes entre elles.

-- Moi, si j'étais homme, disait Renée, je choisirais Adeline.

-- C'est que tu ne connais pas Sylvia, répondait Maxime. Elle est d'un drôle !... Moi, j'aime mieux Sylvia.

Les pages tournaient ; parfois apparaissait le duc de Rozan, ou M. Simpson, ou le comte de Chibray, et il ajoutait en raillant :

-- D'ailleurs, tu as le goût perverti, c'est connu... Peut-on voir quelque chose de plus sot que le visage de ces messieurs ! Rozan et Chibray ressemblent à Gustave, mon perruquier.

Renée haussait les épaules, comme pour dire que l'ironie ne l'atteignait pas. Elle continuait à s'oublier dans le spectacle des figures blêmes, souriantes ou revêches que contenait l'album ; elle s'arrêtait aux portraits de filles plus longuement, étudiait avec curiosité les détails exacts et microscopiques des photographies, les petites rides, les petits poils. Un jour même, elle se fit apporter une forte loupe, ayant cru apercevoir un poil sur le nez de l'Ecrevisse. Et, en effet, la loupe montra un léger fil d'or qui s'était égaré des sourcils et qui était descendu jusqu'au milieu du nez. Ce poil les amusa longtemps. Pendant une semaine, les dames qui vinrent durent s'assurer par elles-mêmes de la présence du poil. La loupe servit dès lors à éplucher les figures des femmes. Renée fit des découvertes étonnantes ; elle trouva des rides inconnues, des peaux rudes, des trous mal bouchés par la poudre de riz. Et Maxime finit par cacher la loupe, en déclarant qu'il ne fallait pas se dégoûter comme cela de la figure humaine. La vérité était qu'elle soumettait à un examen trop rigoureux les grosses lèvres de Sylvia, pour laquelle il avait une tendresse particulière. Ils inventèrent un nouveau jeu. Ils posaient cette question « Avec qui passerais-je volontiers une nuit ? » et ils ouvraient l'album, qui était chargé de la réponse. Cela donnait lieu à des accouplements très réjouissants. Les amies y jouèrent plusieurs soirées. Renée fut ainsi successivement mariée à l'archevêque de Paris, au baron Gouraud, à M. de Chibray, ce qui fit beaucoup rire, et à son mari lui-même, ce qui la désola. Quant à Maxime, soit hasard, soit malice de Renée qui ouvrait l'album, il tombait toujours sur la marquise. Mais on ne riait jamais autant que lorsque le sort accouplait deux hommes ou deux femmes ensemble.

La camaraderie de Renée et de Maxime alla si loin qu'elle lui conta ses peines de coeur. Il la consolait, lui donnait des conseils. Son père ne semblait pas exister. Puis, ils en vinrent à se faire des confidences sur leur jeunesse. C'est surtout pendant leurs promenades au Bois qu'ils ressentaient une langueur vague, un besoin de se raconter des choses difficiles à dire, et qu'on ne raconte pas. Cette joie que les enfants éprouvent à causer tout bas des choses défendues, cet attrait qu'il y a pour un jeune homme et une jeune femme à descendre ensemble dans le péché, en paroles seulement, les ramenaient sans cesse aux sujets scabreux. Ils y jouissaient profondément d'une volupté qu'ils ne se reprochaient pas, qu'ils goûtaient, mollement étendus aux deux coins de leur voiture, comme des camarades qui se rappellent leurs premières escapades. Ils finirent par devenir des fanfarons de mauvaises moeurs. Renée avoua qu'au pensionnat les petites filles étaient très polissonnes. Maxime renchérit et osa raconter quelques-unes des hontes du collège de Plassans.

-- Ah ! moi, je ne puis pas dire.,., murmurait Renée.

Puis elle se penchait à son oreille, comme si le bruit de sa voix l'eût seul fait rougir, et elle lui confiait une de ces histoires de couvent qui traînent dans les chansons ordurières. Lui avait une trop riche collection d'anecdotes de ce genre pour rester à court. Il lui chantonnait à l'oreille des couplets très crus. Et ils entraient peu à peu dans un état de béatitude particulier, bercés par toutes ces idées charnelles qu'ils remuaient, chatouillés par de petits désirs qui ne se formulaient pas. La voiture roulait doucement, ils rentraient avec une fatigue délicieuse, plus lassés qu'au matin d'une nuit d'amour. Ils avaient fait le mal, comme deux garçons courant les sentiers sans maîtresse, et qui se contentent avec leurs souvenirs mutuels.

Une familiarité, un abandon plus grand encore existaient entre le père et le fils. Saccard avait compris qu'un grand financier doit aimer les femmes et faire quelques folies pour elles. Il était d'amour brutal, préférait l'argent ; mais il entra dans son programme de courir les alcôves, de semer les billets de banque sur certaines cheminées, de mettre de temps à autre une fille célèbre comme une enseigne dorée à ses spéculations. Quand Maxime fut sorti du collège, ils se rencontrèrent chez les mêmes dames, et ils en rirent. Ils furent même un peu rivaux. Parfois, lorsque le jeune homme dînait à la Maison- d'Or, avec quelque bande tapageuse, il entendait la voix de Saccard dans un cabinet voisin.

-- Tiens ! papa qui est à côté ! s'écriait-il avec la grimace qu'il empruntait aux acteurs en vogue.

Il allait frapper à la porte du cabinet, curieux de voir la conquête de son père.

-- Ah ! c'est toi, disait celui-ci d'un ton réjoui. Entre donc. Vous faites un tapage à ne pas s'entendre manger. Avec qui donc êtes-vous là ?

-- Mais il y a Laure d'Aurigny, Sylvia, l'Ecrevisse, puis deux autres encore, je crois. Elles sont étonnantes : elles mettent les doigts dans les plats et nous jettent des poignées de salade à la tête. J'ai mon habit plein d'huile.

Le père riait, trouvait cela très drôle.

-- Ah ! jeunes gens, jeunes gens, murmurait-il. Ce n'est pas comme nous, n'est-ce pas, mon petit chat ? nous avons mangé bien tranquillement, et nous allons faire dodo.

Et il prenait le menton de la femme qu'il avait à côté de lui, il roucoulait avec son nasillement provençal, ce qui produisait une étrange musique amoureuse.

-- Oh ! le vieux serin !... s'écriait la femme. Bonjour, Maxime. Faut-il que je vous aime, hein ! pour consentir à souper avec votre coquin de père !... On ne vous voit plus. Venez après-demain matin de bonne heure... Non, vrai, j'ai quelque chose à vous dire.

Saccard achevait une glace ou un fruit, à petites bouchées, avec béatitude, il baisait l'épaule de la femme, en disant plaisamment :

-- Vous savez, mes amours, si je vous gêne, je vais m'en aller... Vous sonnerez quand on pourra rentrer.

Puis il emmenait la dame ou parfois allait avec elle se joindre au tapage du salon voisin. Maxime et lui partageaient les mêmes épaules ; leurs mains se rencontraient autour des mêmes tailles, ils s'appelaient sur les divans, se racontaient tout haut les confidences que les femmes leur faisaient à l'oreille. Et ils poussaient l'intimité jusqu'à conspirer ensemble pour enlever à la société la blonde ou la brune que l'un d'eux avait choisie.

Ils étaient bien connus à Mabille, ils y venaient bras dessus bras dessous, à la suite de quelque dîner fin, faisaient le tour du jardin, saluant les femmes, leur jetant un mot au passage, ils riaient haut, sans se quitter le bras, se prêtaient main-forte au besoin dans les conversations trop vives. Le père, très fort sur ce point, débattait avantageusement les amours du fils. Parfois, ils s'asseyaient, buvaient avec une bande de filles. Puis ils changeaient de table, reprenaient leurs courses. Et jusqu'à minuit, on les voyait, les bras toujours unis dans leur camaraderie, poursuivre des jupes, le long des allées jaunes, sous la flamme crue des becs de gaz.

Quand ils rentraient, ils rapportaient du dehors, dans leurs habits, un peu des filles qu'ils quittaient. Leurs attitudes déhanchées, le reste de certains mots risqués et de certains gestes canailles, emplissaient l'appartement de la rue de Rivoli d'une senteur d'alcôve suspecte. La façon molle et abandonnée dont le père donnait la main au fils, disait seule d'où ils venaient. C'était dans cet air que Renée respirait ses caprices, ses anxiétés sensuelles. Elle les raillait nerveusement.

-- D'où venez-vous donc ? leur disait-elle. Vous sentez la pipe et le musc... C'est sûr, je vais avoir la migraine.

Et l'odeur étrange, en effet, la troublait profondément. C'était le parfum persistant de ce singulier foyer domestique.

Cependant Maxime se prit d'une belle passion pour la petite Sylvia. Il ennuya sa belle-mère pendant plusieurs mois avec cette fille. Renée la connut bientôt d'un bout à l'autre, de la plante des pieds à la pointe des cheveux. Elle avait un signe bleuâtre sur la hanche ; rien n'était plus adorable que ses genoux ! ses épaules avaient cette particularité que la gauche seulement était trouée d'une fossette. Maxime mettait quelque malice à occuper leurs promenades des perfections de sa maîtresse. Un soir, au retour du Bois, les voitures de Renée et de Sylvia, prises dans un embarras, durent s'arrêter côte à côte aux Champs-Elysées. Les deux femmes se regardèrent avec une curiosité tandis que Maxime, enchanté de cette situation critique, ricanait en dessous. Quand la calèche se remit à rouler, comme sa belle-mère gardait un silence sombre, il crut qu'elle boudait et s'attendit à une de ces scènes maternelles, une de ces étranges gronderies dont elle occupait encore parfois ses lassitudes.

-- Est-ce que tu connais le bijoutier de cette dame ? lui demanda-t-elle brusquement au moment où ils arrivaient à la place de la Concorde.

-- Hélas ! oui, répondit-il avec un sourire ; je lui dois dix mille francs... Pourquoi me demandes-tu cela ?

-- Pour rien.

Puis, au bout d'un nouveau silence :

-- Elle avait un bien joli bracelet, celui de la main gauche... J'aurais voulu le voir de près.

Ils rentraient. Elle n'en dit pas davantage. Seulement, le lendemain, au moment où Maxime et son père allaient sortir ensemble, elle prit le jeune homme à part et lui parla bas, d'un air embarrassé, avec un joli sourire qui demandait grâce. Il parut surpris et s'en alla, en riant de son air mauvais.

Le soir, il apporta le bracelet de Sylvia, que sa Belle-mère l'avait supplié de lui montrer.

-- Voilà la chose, dit-il. On se ferait voleur pour vous, belle-maman.

-- Elle ne t'a pas vu le prendre ? demanda Renée, qui examinait avidement le bijou.

-- Je ne le crois pas... Elle l'a mis hier, elle ne voudra certainement pas le mettre aujourd'hui.

Cependant la jeune femme s'était approchée de la fenêtre. Elle avait mis le bracelet. Elle tenait son poignet un peu levé, le tournant lentement, ravie, répétant :

-- Oh ! très joli, très joli... Il n'y a que les émeraudes qui ne me plaisent pas beaucoup.

A ce moment, Saccard entra, et, comme elle avait toujours le poignet levé, dans la clarté blanche de la fenêtre :

-- Tiens, s'écria-t-il avec étonnement, le bracelet de Sylvia !

-- Vous connaissez ce bijou ? dit-elle plus gênée que lui, ne sachant plus que faire de son bras.

Il s'était remis ; il menaça son fils du doigt, en murmurant :

-- Ce polisson a toujours du fruit défendu dans les poches !... Un de ces jours il nous apportera le bras de la dame avec le bracelet.

-- Eh ! ce n'est pas moi, répondit Maxime avec une lâcheté sournoise. C'est Renée qui a voulu le voir.

-- Ah ! se contenta de dire le mari.

Et il regarda à son tour le bijou, répétant comme sa femme :

-- Il est très joli, très joli.

Puis il s'en alla tranquillement, et Renée gronda Maxime de l'avoir ainsi vendue. Mais il affirma que son père se moquait bien de ça ! Alors elle lui rendit le bracelet en ajoutant :

-- Tu passeras chez le bijoutier, tu m'en commanderas un tout pareil ! seulement, tu feras remplacer les émeraudes par des saphirs.

Saccard ne pouvait garder longtemps dans son voisinage une chose ou une personne sans vouloir la vendre, en tirer un profit quelconque. Son fils n'avait pas vingt ans qu'il songea à l'utiliser. Un joli garçon, neveu d'un ministre, fils d'un grand financier, devait être d'un bon placement. Il était bien un peu jeune, mais on pouvait toujours lui chercher une femme et une dot, quitte à traîner le mariage en longueur, ou à le précipiter, selon les embarras d'argent de la maison. Il eut la main heureuse. Il trouva, dans un conseil de surveillance dont il faisait partie, un grand bel homme, M. de Mareuil, qui, en deux jours, lui appartint. M. de Mareuil était un ancien raffineur du Havre, du nom de Bonnet. Après avoir amassé une grosse fortune, il avait épousé une jeune fille noble, fort riche également, qui cherchait un imbécile de grande mine. Bonnet obtint de prendre le nom de sa femme, ce qui fut pour lui une première satisfaction d'orgueil ; mais son mariage lui avait donné une ambition folle, il rêvait de payer Hélène de sa noblesse en acquérant une haute situation politique. Dès ce moment, il mit de l'argent dans les nouveaux journaux, il acheta au fond de la Nièvre de grandes propriétés, il se prépara par tous les moyens connus une candidature au Corps législatif. Jusque-là, il avait échoué, sans rien perdre de sa solennité. C'était le cerveau le plus incroyablement vide qu'on pût rencontrer. Il avait une carrure superbe, la face blanche et pensive d'un grand homme d'Etat ; et, comme il écoutait d'une façon merveilleuse, avec des regards profonds, un calme majestueux du visage, on pouvait croire à un prodigieux travail intérieur de compréhension et de déduction. Sûrement, il ne pensait à rien. Mais il arrivait à troubler les gens qui ne savaient plus s'ils avaient affaire à un homme supérieur ou à un imbécile. M. de Mareuil s'attacha à Saccard comme à sa planche de salut. Il savait qu'une candidature officielle allait être libre dans la Nièvre, il souhaitait ardemment que le ministre le désignât ; c'était son dernier coup de carte. Aussi se livra-t-il pieds et poings liés au frère du ministre. Saccard, qui flaira une bonne affaire, le poussa à l'idée d'un mariage entre sa fille Louise et Maxime. L'autre se répandit en effusion, crut avoir trouvé le premier cette idée de mariage, s'estima fort heureux d'entrer dans la famille d'un ministre, et de donner Louise à un jeune homme qui paraissait avoir les plus belles espérances.

Louise aurait, disait son père, un million de dot. Contrefaite, laide et adorable, elle était condamnée à mourir jeune ; une maladie de poitrine la minait sourdement, lui donnait une gaieté nerveuse, une grâce caressante. Les petites filles malades vieillissent vite, deviennent femmes avant l'âge. Elle avait une naïveté sensuelle, elle semblait être née à quinze ans, en pleine puberté. Quand son père, ce colosse sain et abêti, la regardait, il ne pouvait croire qu'elle fût sa fille. Sa mère, de son vivant, était également une femme grande et forte ; mais il courait sur sa mémoire des histoires qui expliquaient le rabougrissement de cette enfant, ses allures de bohémienne millionnaire, sa laideur vicieuse et charmante. On disait qu'Hélène de Mareuil était morte dans les débordements les plus honteux. Les plaisirs l'avaient rongée comme un ulcère, sans que son mari s'aperçût de la folie lucide de sa femme qu'il aurait dû faire enfermer dans une maison de santé. Portée dans ces flancs malades, Louise en était sortie le sang pauvre, les membres déviés, le cerveau attaqué, la mémoire déjà pleine d'une vie sale. Parfois, elle croyait se souvenir confusément d'une autre existence ; elle voyait se dérouler, dans une ombre vague, des scènes bizarres, des hommes et des femmes s'embrassant, tout un drame charnel où s'amusaient ses curiosités d'enfant. C'était sa mère qui parlait en elle. Sa puérilité continuait ce vice. A mesure qu'elle grandissait, rien ne l'étonnait, elle se rappelait tout, ou plutôt elle savait tout, et elle allait aux choses défendues, avec une sûreté de main qui la faisait ressembler, dans la vie, à une personne rentrant chez elle après une longue absence, et n'ayant qu'à allonger le bras pour se mettre à l'aise et jouir de sa demeure. Cette singulière fillette dont les instincts mauvais flattaient les siens, mais qui avait de plus une innocence d'effronterie, un mélange piquant d'enfantillage et de hardiesse, dans cette seconde vie qu'elle revivait vierge avec sa science et sa honte de femme faite, devait finir par plaire à Maxime et lui paraître beaucoup plus drôle même que Sylvia, un coeur d'usurier, fille d'un honnête papetier et horriblement bourgeoise au fond.

Le mariage fut arrêté en riant, et l'on décida qu'on laisserait grandir les « gamins ». Les deux familles vivaient dans une amitié étroite. M. de Mareuil poussait sa candidature. Saccard guettait sa proie. Il fut entendu que Maxime mettrait, dans la corbeille de noces, sa nomination d'auditeur au conseil d'Etat.

Cependant la fortune des Saccard semblait à son apogée. Elle brûlait en plein Paris comme un feu de joie colossal. C'était l'heure où la curée ardente emplit un coin de forêt de l'aboiement des chiens, du claquement des fouets, du flamboiement des torches. Les appétits lâchés se contentaient enfin, dans l'impudence du triomphe, au bruit des quartiers écroulés et des fortunes bâties en six mois. La ville n'était plus qu'une grande débauche de millions et de femmes. Le vice, venu de haut, coulait dans les ruisseaux, s'étalait dans les bassins, remontait dans les jets d'eau des jardins, pour retomber sur les toits, en pluie fine et pénétrante. Et il semblait la nuit, lorsqu'on passait les ponts, que la Seine charriât, au milieu de la ville endormie, les ordures de la cité, miettes tombées de la table, noeuds de dentelle laissés sur les divans, chevelures oubliées dans les fiacres, billets de banque glissés des corsages, immédiat de l'instinct jettent à la rue, après l'avoir tout ce que la brutalité du désir et le contentement brisé et souillé. Alors, dans le sommeil fiévreux de Paris, et mieux encore que dans sa quête haletante du grand jour, on sentait le détraquement cérébral, le cauchemar doré et voluptueux d'une ville folle de son or et de sa chair. Jusqu'à minuit les violons chantaient ; puis les fenêtres s'éteignaient, et les ombres descendaient sur la ville. C'était comme une alcôve colossale où l'on aurait soufflé la dernière bougie, éteint la dernière pudeur. Il n'y avait plus, au fond des ténèbres, qu'un grand râle d'amour furieux et las ; tandis que les Tuileries, au bord de l'eau, allongeaient leurs bras dans le noir, comme pour une embrassade énorme.

Saccard venait de faire bâtir son hôtel du parc Monceau sur un terrain volé à la Ville. Il s'y était réservé, au premier étage, un cabinet superbe, palissandre et or, avec de hautes vitrines de bibliothèque, pleine de dossiers, et ou on ne voyait pas un livre ; le coffre-fort, enfoncé dans le mur, se creusait comme une alcôve de fer, grande à y coucher les amours d'un milliard. Sa fortune s'y épanouissait, s'y étalait insolemment. Tout paraissait lui réussir. Lorsqu'il quitta la rue de Rivoli, agrandissant son train de maison, doublant sa dépense, il parla à ses familiers de gains considérables. Selon lui, son association avec les sieurs Mignon et Charrier lui rapportait d'énormes bénéfices ; ses spéculations sur les immeubles allaient mieux encore ; quant au Crédit viticole, c'était une vache à lait inépuisable. Il avait une façon d'énumérer ses richesses qui étourdissait les auditeurs et les empêchait de voir bien clair. Son nasillement de Provençal redoublait : il tirait, avec ses phrases courtes et ses gestes nerveux, des feux d'artifice où les millions montaient en fusée, et qui finissaient par éblouir les plus incrédules. Cette mimique turbulente d'homme riche était pour une bonne part dans la réputation d'heureux joueur qu'il avait acquise. A la vérité, personne ne lui connaissait un capital net et solide. Ses différents associés, forcément au courant de sa situation vis-à-vis d'eux, s'expliquaient sa fortune colossale en croyant à son bonheur absolu dans les autres spéculations, celles qu'ils ne connaissaient pas. Il dépensait un argent fou ; le ruissellement de sa caisse continuait, sans que les sources de ce fleuve d'or eussent été encore découvertes. C'était la démence pure, la rage de l'argent, les poignées de louis jetées par les fenêtres, le coffre-fort vidé chaque soir jusqu'au dernier sou, se remplissant pendant la nuit on ne savait comment, et ne fournissant jamais d'aussi fortes sommes que lorsque Saccard prétendait en avoir perdu les clefs.

Dans cette fortune, qui avait les clameurs et le débordement d'un torrent d'hiver, la dot de Renée se trouvait secouée, emportée, noyée. La jeune femme, méfiante les premiers jours, voulant gérer ses biens elle-même, se lassa bientôt des affaires ; puis elle se sentit pauvre à côté de son mari, et, la dette l'écrasant, elle dut avoir recours à lui, lui emprunter de l'argent, se mettre à sa discrétion. A chaque nouveau mémoire, qu'il payait avec un sourire d'homme tendre aux faiblesses humaines, elle se livrait un peu plus, lui confiait des titres de rente, l'autorisait à vendre ceci ou cela. Quand ils vinrent habiter l'hôtel du parc Monceau, elle se trouvait déjà presque entièrement dépouillée. Il s'était substitué à l'Etat et lui servait la rente des cent mille francs provenant de la rue de la Pépinière ; d'autre part, il lui avait fait vendre la propriété de la Sologne, pour en mettre l'argent dans une grande affaire, un placement superbe, disait-il. Elle n'avait donc plus entre les mains que les terrains de Charonne, qu'elle refusait obstinément d'aliéner, pour ne pas attrister l'excellente tante Elisabeth. Et, là encore, il préparait un coup de génie, avec l'aide de son ancien complice Larsonneau. D'ailleurs, elle restait son obligée : s'il lui avait pris sa fortune, il lui en payait cinq ou six fois les revenus. La rente des cent mille francs, jointe au produit de l'argent de la Sologne montait à peine à neuf ou dix mille francs, juste de quoi solder sa lingère et son cordonnier. Il lui donnait ou donnait pour elle quinze et vingt fois cette misère. Il aurait travaillé huit jours pour lui voler cent francs, et il l'entretenait royalement. Aussi, comme tout le monde, elle avait le respect de la caisse monumentale de son mari, sans chercher à pénétrer le néant de ce fleuve d'or qui lui passait sous les yeux, et dans lequel elle se jetait chaque matin.

Au parc Monceau, ce fut la crise folle, le triomphe fulgurant. Les Saccard doublèrent le nombre de leurs voitures et de leurs attelages ; ils eurent une armée de domestiques, qu'ils habillèrent d'une livrée gros bleu avec culotte mastic et gilet rayé noir et jaune, couleurs un peu sévères que le financier avait choisies pour paraître tout à fait un de ses rêves les plus caressés. Ils mirent leur luxe sur la façade et ouvrirent les rideaux, les jours de grands dîners. Le coup de vent de la vie contemporaine, qui avait fait battre les portes du premier étage de la rue de Rivoli, était devenu, dans l'hôtel, un véritable ouragan qui menaçait d'emporter les cloisons. Au milieu de ces appartements princiers, le long des rampes dorées, sur les tapis de haute laine, dans ce palais féerique de parvenu, l'odeur de Mabille traînait, les déhanchements de quadrilles à la mode dansaient, toute l'époque passait avec son rire fou et bête, son éternelle faim et son éternelle soif. C'était la maison suspecte du plaisir mondain, du plaisir impudent qui élargit les fenêtres pour mettre les passants dans la confidence des alcôves. Le mari et la femme y vivaient librement, sous les yeux de leurs domestiques. Ils s'étaient partagé la maison, ils y campaient, n'ayant pas l'air d'être chez eux, comme jetés, au bout d'un voyage tumultueux et étourdissant, dans quelque royal hôtel garni, où ils n'avaient pris que le temps de défaire leurs malles, pour courir plus vite aux jouissances d'une ville nouvelle. Ils y logeaient à la nuit, ne restant chez eux que les jours de grands dîners, emportés par une course continuelle à travers Paris, rentrant parfois pour une heure, comme on rentre dans une chambre d'auberge, entre deux excursions. Renée s'y sentait plus inquiète, plus rêveuse ; ses jupes de soie glissaient avec des sifflements de couleuvre sur les épais tapis, le long du satin des causeuses ; elle était irritée par ces dorures imbéciles qui l'entouraient, par ces hauts plafonds vides où ne restaient, après les nuits de fête, que les rires des jeunes sots et les sentences des vieux fripons ; et elle eût voulu, pour remplir ce luxe, pour habiter ce rayonnement, un amusement suprême que ses curiosités cherchaient en vain dans tous les coins de l'hôtel, dans le petit salon couleur de soleil, dans la serre aux végétations grasses. Quant à Saccard, il touchait à son rêve ; il recevait la haute finance, M. Toutin- Laroche, M. de Lauwerens ; il recevait aussi les grands politiques, le baron Gouraud, le député Haffner ; son frère, le ministre, avait même bien voulu venir deux ou trois fois consolider sa situation par sa présence. Cependant, comme sa femme, il avait des anxiétés nerveuses, une inquiétude qui donnait à son rire un étrange son de vitres brisées. Il devenait si tourbillonnant, si effaré, que ses connaissances disaient de lui : « Ce diable de Saccard ! il gagne trop d'argent, il en deviendra fou ! » En 1860, on l'avait décoré, à la suite d'un service mystérieux qu'il avait rendu au préfet, en servant de prête-nom à une dame dans une vente de terrain.

Ce fut vers l'époque de leur installation au parc Monceau qu'une apparition passa dans la vie de Renée, en lui laissant une impression ineffaçable. Jusque là, le ministre avait résisté aux supplications de sa belle-soeur, qui mourait d'envie d'être invitée aux bals de la cour. Il céda enfin, croyant la fortune de son frère définitivement assise. Pendant un mois, Renée n'en dormit pas. La grande soirée arriva, et elle était toute tremblante dans la voiture qui la menait aux Tuileries.

Elle avait une toilette prodigieuse de grâce et d'originalité, une vraie trouvaille qu'elle avait faite dans une nuit d'insomnie, et que trois ouvriers de Worms étaient venus exécuter chez elle, sous ses yeux. C'était une simple robe de gaze blanche, mais garnie d'une multitude de petits volants découpés et bordés d'un filet de velours noir. La tunique, de velours noir, était décolletée en carré, très bas sur la gorge, qu'encadrait une dentelle mince, haute à peine d'un doigt. Pas une fleur, pas un bout de ruban ; à ses poignets, des bracelets sans une ciselure, et sur sa tête, un étroit diadème d'or, un cercle uni qui lui mettait comme une auréole.

Quand elle fut dans les salons et que son mari l'eut quittée pour le baron Gouraud, elle éprouva un moment d'embarras. Mais les glaces, où elle se voyait adorable, la rassurèrent vite, et elle s'habituait à l'air chaud, au murmure des voix, à cette cohue d'habits noirs et d'épaules blanches, lorsque l'empereur parut. Il traversait lentement le salon, au bras d'un général gros et court, qui soufflait comme s'il avait eu une digestion difficile. Les épaules se rangèrent sur deux haies, tandis que les habits noirs reculèrent d'un pas, instinctivement, d'un air discret. Renée se trouva poussée au bout de la file des épaules, près de la seconde porte, celle que l'empereur gagnait d'un pas pénible et vacillant. Elle le vit ainsi venir à elle, d'une porte à l'autre.

Il était en habit, avec l'écharpe rouge du grand cordon, Renée, reprise par l'émotion, distinguait mal, et cette tache saignante lui semblait éclabousser toute la poitrine du prince. Elle le trouva petit, les jambes trop courtes, les reins flottants ; mais elle était ravie, et elle le voyait beau, avec son visage blême, sa paupière lourde et plombée qui retombait sur son oeil mort. Sous ses moustaches, sa bouche s'ouvrait, mollement, tandis que son nez seul restait osseux dans toute sa face dissoute.

L'empereur et le vieux général continuaient à avancer à petits pas, paraissant se soutenir, alanguis, vaguement souriants. Ils regardaient les dames inclinées, et leurs coups d'oeil, jetés à droite et à gauche, glissaient dans les corsages. Le général se penchait, disait un mot au maître, lui serrait le bras d'un air de joyeux compagnon. Et l'empereur, mou et voilé, plus terne encore que de coutume, approchait toujours de sa marche traînante.

Ils étaient au milieu du salon, lorsque Renée sentit leurs regards se fixer sur elle. Le général la regardait avec des yeux ronds, tandis que l'empereur, levant à demi les paupières, avait des lueurs fauves dans l'hésitation grise de ses yeux brouillés. Renée, décontenancée, baissa la tête, s'inclina, ne vit plus que les rosaces du tapis. Mais elle suivait leur ombre, elle comprit qu'ils s'arrêtaient quelques secondes devant elle. Et elle crut entendre l'empereur, ce rêveur équivoque, qui murmurait, en la regardant, enfoncée dans sa jupe de mousseline striée de velours.

-- Voyez donc, général, une fleur à cueillir, un mystérieux oeillet panaché blanc et noir.

Et le général répondit, d'une voix plus brutale :

-- Sire, cet oeillet-là irait diantrement bien à nos boutonnières.

Renée leva la tête. L'apparition avait disparu, un flot de foule encombrait la porte. Depuis cette soirée, elle revint souvent aux Tuileries, elle eut même l'honneur d'être complimentée à voix haute par Sa Majesté, et de devenir un peu son amie ; mais elle se rappela toujours la marche lente et alourdie du prince au milieu du salon, entre les deux rangées d'épaules ; et, quand elle goûtait quelque joie nouvelle dans la fortune grandissante de son mari, elle revoyait l'empereur dominant les gorges inclinées, venant à elle, la comparant à un oeillet que le vieux général conseillait de mettre à sa boutonnière. C'était, pour elle, la note aiguë de sa vie.

PARTIE IV

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Le désir net et cuisant qui était monté au coeur de Renée, dans les parfums troublants de la serre, tandis que Maxime et Louise riaient sur une causeuse du petit salon bouton d'or, parut s'effacer comme un cauchemar dont il ne reste plus qu'un vague frisson. La jeune femme avait, toute la nuit, gardé aux lèvres l'amertume du Tanghin ; il lui semblait, à sentir cette cuisson de la feuille maudite, qu'une bouche de flamme se posait sur la sienne, lui soufflait un amour dévorant. Puis cette bouche lui échappait, et son rêve se noyait dans de grands flots d'ombre qui roulaient sur elle.

Le matin, elle dormit un peu. Quand elle se réveilla, elle se crut malade. Elle fit fermer les rideaux, parla à son médecin de nausées et de douleurs de tête, refusa absolument de sortir pendant deux jours. Et, comme elle se prétendait assiégée, elle condamna sa porte. Maxime vint inutilement y frappé. Il ne couchait pas à l'hôtel, pour disposer plus librement de son appartement ; d'ailleurs, il menait la vie la plus nomade du monde, logeant dans les maisons neuves de son père, choisissant l'étage qui lui plaisait, déménageant tous les mois, souvent par caprice ; parfois pour laisser la place à des locataires sérieux. Il essuyait les plâtres en compagnie de quelque maîtresse. Habitué aux caprices de sa belle-mère, il feignit une grande compassion, et monta quatre fois par jour demander de ses nouvelles avec des mines désolées, uniquement pour la taquiner. Le troisième jour, il la trouva dans le petit salon, rose, souriante, l'air calme et reposé.

-- Eh bien, t'es-tu beaucoup amusée avec Céleste ? lui demanda-t-il, faisant allusion au long tête-à-tête qu'elle venait d'avoir avec sa femme de chambre.

-- Oui, répondit-elle, c'est une fille précieuse. Elle a toujours les mains glacées ; elle me les posait sur le front et calmait un peu ma pauvre tête.

-- Mais c'est un remède, cette fille-là ! s'écria le jeune homme. Si j'avais le malheur de tomber jamais amoureux, tu me la prêterais, n'est-ce pas, pour qu'elle mît ses deux mains sur mon coeur ?

Ils plaisantèrent, ils firent au Bois leur promenade accoutumée. Quinze jours se passèrent. Renée s'était jetée plus follement dans sa vie de visites et de bals ; sa tête semblait avoir tourné une fois encore, elle ne se plaignait plus de lassitude et de dégoût. On eût dit seulement qu'elle avait fait quelque chute secrète, dont elle ne parlait pas, mais qu'elle confessait par un mépris plus marqué pour elle-même et par une dépravation plus risquée dans ses caprices de grande mondaine. Un soir, elle avoua à Maxime qu'elle mourait d'envie d'aller à un bal que Blanche Muller, une actrice en vogue, donnait aux princesses de la rampe et aux reines du demi-monde. Cet aveu surprit et embarrassa le jeune homme lui-même, qui n'avait pourtant pas de grands scrupules. Il voulut catéchiser sa belle-mère : vraiment, ce n'était pas là sa place ; elle n'y verrait, d'ailleurs, rien de bien drôle ; puis, si elle était reconnue, cela ferait scandale. A toutes ces bonnes raisons elle répondait, les mains jointes, suppliant et souriant :

-- Voyons, mon petit Maxime, sois gentil. Je le veux... Je mettrai un domino bleu sombre, nous ne ferons que traverser les salons.

Quand Maxime, qui finissait toujours par céder, qui aurait mené sa belle-mère dans tous les mauvais lieux de Paris, pour peu qu'elle l'en eût prié, eut consenti à la conduire au bal de Blanche Muller, elle battit des mains comme un enfant auquel on accorde une récréation inespérée.

-- Ah ! tu es gentil, dit-elle. C'est pour demain, n'est-ce pas ? Viens me chercher de très bonne heure. Je veux voir arriver ces dames. Tu me les nommeras, et nous nous amuserons joliment...

Elle réfléchit, puis elle ajouta :

-- Non, ne viens pas. Tu m'attendras avec un fiacre, sur le boulevard Malesherbes. Je sortirai par le jardin.

Ce mystère était un piment qu'elle ajoutait à son escapade ; simple raffinement de jouissance, car elle serait sortie à minuit par la grande porte, que son mari n'aurait pas seulement mis la tête à la fenêtre.

Le lendemain, après avoir recommandé à Céleste de l'attendre, elle traversa, avec les frissons d'une peur exquise, les ombres noires du parc Monceau. Saccard avait profité de sa bonne amitié avec l'Hôtel de Ville pour se faire donner la clef d'une petite porte du parc, et Renée avait voulu également en avoir une. Elle faillit se perdre, ne trouva le fiacre que grâce aux deux yeux jaunes des lanternes. A cette époque, le boulevard Malesherbes, à peine terminé, était encore, le soir, une véritable solitude. La jeune femme se glissa dans la voiture, très émue, le coeur battant délicieusement, comme si elle fût allée à quelque rendez-vous d'amour. Maxime, en toute philosophie, fumait, à moitié endormi dans un coin du fiacre. Il voulut jeter son cigare, mais elle l'en empêcha, et, comme elle cherchait à lui retenir le bras, dans l'obscurité, elle lui mit la main en plein sur la figure, ce qui les amusa beaucoup tous les deux.

-- Je te dis que j'aime l'odeur du tabac, s'écria-t-elle. Garde ton cigare... Puis, nous nous débauchons, ce soir... Je suis un homme, moi.

Le boulevard n'était pas encore éclairé. Pendant que le fiacre descendait vers la Madeleine, il faisait si nuit dans la voiture qu'ils ne se voyaient pas. Par instants, lorsque le jeune homme portait son cigare aux lèvres, un point rouge trouait les ténèbres épaisses. Ce point rouge intéressait Renée. Maxime, que le flot du domino de satin noir avait couvert à demi, en remplissant l'intérieur du fiacre, continuait à fumer en silence, d'un air d'ennui. La vérité était que le caprice de sa belle-mère venait de l'empêcher de suivre au café Anglais une bande de dames, résolues à commencer et à terminer là le bal de Blanche Muller. Il était maussade, et elle devina sa bouderie dans l'ombre.

-- Est-ce que tu es souffrant ? lui demanda-t-elle.

-- Non, j'ai froid, répondit-il.

-- Tiens ! moi je brûle. Je trouve qu'on étouffe... Mets un coin de mes jupons sur tes genoux.

-- Oh ! tes jupons, murmura-t-il avec mauvaise humeur, j'en ai jusqu'aux yeux.

Mais ce mot le fit rire lui-même, et peu à peu il s'anima. Elle lui conta la peur qu'elle venait d'avoir dans le parc Monceau. Alors elle lui confessa une de ses autres envies : elle aurait voulu faire, la nuit, sur le petit lac du parc, une promenade dans la barque qu'elle voyait de ses fenêtres, échouée au bord d'une allée. Il trouva qu'elle devenait élégiaque. Le fiacre roulait toujours, les ténèbres restaient profondes, ils se penchaient l'un vers l'autre pour s'entendre dans le bruit des roues, se frôlant du geste, sentant leur haleine tiède, parfois, lorsqu'ils s'approchaient trop. Et, à temps égaux, le cigare de Maxime se ravivait, tachait l'ombre de rouge, en jetant un éclair pâle et rose sur le visage de Renée. Elle était adorable, vue à cette lueur rapide ; si bien que le jeune homme en fut frappé.

-- Oh ! oh ! dit-il, nous paraissons bien jolie, ce soir, belle-maman... Voyons un peu.

Il approcha son cigare, tira précipitamment quelques bouffées. Renée, dans son coin, se trouva éclairée d'une lumière chaude et comme haletante. Elle avait relevé un peu son capuchon. Sa tête nue, couverte d'une pluie de petits frisons, coiffée d'un simple ruban bleu, ressemblait à celle d'un vrai gamin, au- dessus de la grande blouse de satin noir qui lui montait jusqu'au cou. Elle trouva très drôle d'être ainsi regardée et admirée à la clarté d'un cigare. Elle se renversait avec de petits rires, tandis qu'il ajoutait d'un air de gravité comique :

-- Diable ! il va falloir que je veille sur toi, si je veux te ramener saine et sauve à mon père.

Cependant le fiacre tournait la Madeleine et s'engageait sur les boulevards. Là, il s'emplit de clartés dansantes, du reflet des magasins dont les vitrines flambaient. Blanche Muller habitait, à deux pas, une des maisons neuves qu'on a bâties sur les terrains exhaussés de la rue Basse-du-Rempart. Il n'y avait encore que quelques voitures à la porte. Il n'était guère plus de dix heures. Maxime voulut faire un tour sur les boulevards, attendre une heure ; mais Renée, dont la curiosité s'éveillait, plus vive, lui déclara carrément qu'elle allait monter toute seule s'il ne l'accompagnait pas. Il la suivit, et fut heureux de trouver en haut plus de monde qu'il ne l'aurait cru. La jeune femme avait mis son masque. Au bras de Maxime, auquel elle donnait à voix basse des ordres sans réplique, et qui lui obéissait docilement, elle fureta dans toutes les pièces, souleva le coin des portières, examina l'ameublement, serait allée jusqu'à fouiller les tiroirs, si elle n'avait pas eu peur d'être vue.

L'appartement, très riche, avait des coins de bohème, où l'on retrouvait la cabotine. C'était surtout là que les narines roses de Renée frémissaient, et qu'elle forçait son compagnon à marcher doucement, pour ne rien perdre des choses ni de leur odeur. Elle s'oublia particulièrement dans un cabinet de toilette, laissé grand ouvert par Blanche Muller, qui, lorsqu'elle recevait, livrait à ses convives jusqu'à son alcôve, où l'on poussait le lit pour établir des tables de jeu. Mais le cabinet ne la satisfit pas ; il lui parut commun et même un peu sale, avec son tapis que des bouts de cigarettes avaient criblé de petites brûlures rondes, et ses tentures de soie bleue tachées de pommade, piquées par les éclaboussures du savon. Puis, quand elle eut bien inspecté les lieux, mis les moindres détails du logis dans sa mémoire, pour les décrire plus tard à ses intimes, elle passa aux personnages. Les hommes, elle les connaissait ; c'étaient, pour la plupart, les mêmes jeunes viveurs qui venaient à ses jeudis. Elle se croyait dans son salon, par moments, lorsqu'elle se trouvait en face d'un groupe d'habits noirs souriants, qui, la veille, avaient, chez elle, le même sourire, en parlant à la marquise d'Espanet ou à la blonde Mme Haffner. Et lorsqu'elle regardait les femmes, l'illusion ne cessait pas complètement. Laure d'Aurigny était en jaune comme Suzanne Haffner, et Blanche Muller avait, comme Adeline d'Espanet, une robe blanche qui la décolletait jusqu'au milieu du dos. Enfin, Maxime demanda grâce, et elle voulut bien s'asseoir avec lui sur une causeuse. Ils restèrent là un instant, le jeune homme bâillant, la jeune femme lui demandant les noms de ces dames, les déshabillant du regard, comptant les mètres de dentelles qu'elles avaient autour de leurs jupes. Comme il la vit plongée dans cette étude grave, il finit par s'échapper, obéissant à un appel que Laure d'Aurigny lui faisait de la main. Elle le plaisanta sur la dame qu'il avait au bras. Puis elle lui fit jurer de venir les rejoindre, vers une heure, au café Anglais.

-- Ton père en sera, lui cria-t-elle, au moment où il rejoignait Renée.

Celle-ci se trouvait entourée d'un groupe de femmes qui riaient très fort, tandis que M. de Saffré avait profité de la place laissée libre par Maxime pour se glisser à côté d'elle et lui dire des galanteries de cocher. Puis M. de Saffré et les femmes, tout ce monde s'était mis à crier, à se taper sur les cuisses, si bien que Renée, les oreilles brisées, bâillant à son tour, se leva en disant à son compagnon :

-- Allons-nous-en, ils sont trop bêtes !

Comme ils sortaient, M. de Mussy entra. Il parut enchanté de rencontrer Maxime, et, sans faire attention à la femme masquée qui était avec lui.

-- Ah ! mon ami, murmura-t-il d'un air langoureux, elle me fera mourir. Je sais qu'elle va mieux, et elle me ferme toujours sa porte. Dites-lui bien que vous m'avez vu les larmes aux yeux.

-- Soyez tranquille, votre commission sera faite, dit le jeune homme avec un rire singulier.

Et, dans l'escalier :

-- Eh bien, belle-maman, ce pauvre garçon ne t'a pas touchée ?

Elle haussa les épaules, sans répondre. En bas, sur le trottoir, elle s'arrêta avant de monter dans le fiacre qui les avait attendus, regardant d'un air hésitant du côté de la Madeleine et du côté du boulevard des Italiens. Il était à peine onze heures et demie, le boulevard avait encore une grande animation.

-- Alors, nous allons rentrer, murmura-t-elle avec regret.

-- A moins que tu ne veuilles suivre un instant les boulevards en voiture, répondit Maxime.

Elle accepta. Son régal de femme curieuse tournait mal, et elle se désespérait de rentrer ainsi avec une illusion de moins et un commencement de migraine. Elle avait cru longtemps qu'un bal d'actrices était drôle à mourir. Le printemps, comme il arrive parfois dans les derniers jours d'octobre, semblait être revenu ; la nuit avait des tiédeurs de mai ; et les quelques frissons froids qui passaient mettaient dans l'air une gaieté de plus. Renée, la tête à la portière, resta silencieuse, regardant la foule, les cafés, les restaurants, dont la file interminable courait devant elle. Elle était devenue toute sérieuse, perdue au fond de ces vagues souhaits dont s'emplissent les rêveries de femmes. Ce large trottoir que balayaient les robes des filles, et où les bottes des hommes sonnaient avec des familiarités particulières, cette asphalte grise où lui semblait passer le galop des plaisirs et des amours faciles, réveillaient ses désirs endormis, lui faisaient oublier ce bal idiot dont elle sortait, pour lui laisser entrevoir d'autres joies de plus haut goût. Aux fenêtres des cabinets de Brébant, elle aperçut des ombres de femmes sur la blancheur des rideaux. Et Maxime lui conta une histoire très risquée, d'un mari trompé qui avait ainsi surpris, sur un rideau, l'ombre de sa femme en flagrant délit avec l'ombre d'un amant. Elle l'écoutait à peine. Lui, s'égaya, finit par lui prendre les mains, par la taquiner, en lui parlant de ce pauvre M. de Mussy.

Comme ils revenaient et qu'ils repassaient devant Brébant :

-- Sais-tu, dit-elle tout à coup, que M. de Saffré m'a invitée à souper, ce soir ?

- Oh ! tu aurais mal mangé, répliqua-t-il en riant. Saffré n'a pas la moindre imagination culinaire. Il en est encore à la salade de homard.

-- Non, non, il parlait d'huîtres et de perdreau froid... Mais il m'a tutoyée, et cela m'a gênée...

Elle se tut, regarda encore le boulevard, et ajouta après un silence, d'un air désolé :

-- Le pis est que j'ai une faim atroce.

-- Comment, tu as faim ! s'écria le jeune homme. C'est bien simple, nous allons souper ensemble. Veux-tu ?

Il dit cela tranquillement, mais elle refusa d'abord, assura que Céleste lui avait préparé une collation à l'hôtel. Cependant, ne voulant pas aller au café Anglais, il avait fait arrêter la voiture au coin de la rue Le Peletier, devant le restaurant du café Riche ; il était même descendu, et comme sa belle-mère hésitait encore.

-- Après ça, dit-il, si tu as peur que je te compromette, dis-le... Je vais monter à côté du cocher et te reconduire à ton mari.

Elle sourit, elle descendit du fiacre avec des mines d'oiseau qui craint de se mouiller les pattes. Elle était radieuse. Ce trottoir qu'elle sentait sous ses pieds lui chauffait les talons, lui donnait, à fleur de peau, un délicieux frisson de peur et de caprice contenté. Depuis que le fiacre roulait, elle avait une envie folle d'y sauter. Elle le traversa à petits pas, furtivement, comme si elle eût goûté un plaisir plus vif à redouter d'y être vue. Son escapade tournait décidément à l'aventure. Certes, elle ne regrettait pas d'avoir refusé l'invitation brutale de M. de Saffré. Mais elle serait rentrée horriblement maussade si Maxime n'avait eu l'idée de lui faire goûter au fruit défendu. Celui-ci monta l'escalier vivement, comme s'il était chez lui. Elle le suivit en soufflant un peu. De légers fumets de marée et de gibier traînaient, et le tapis, que des baguettes de cuivre tendaient sur les marches, avait une odeur de poussière qui redoublait son émotion.

Comme ils arrivaient à l'entresol, ils rencontrèrent un garçon, à l'air digne, qui se rangea contre le mur pour les laisser passer.

-- Charles, lui dit Maxime, vous nous servirez, n'est-ce pas ?... Donnez-nous le salon blanc.

Charles s'inclina, remonta quelques marches, ouvrit la porte d'un cabinet. Le gaz était baissé, il sembla à Renée qu'elle pénétrait dans le demi-jour d'un lieu suspect et charmant.

Un roulement continu entrait par la fenêtre grande ouverte, et sur le plafond, dans les reflets du café d'en bas, passaient les ombres rapides des promeneurs. Mais, d'un coup de pouce, le garçon haussa le gaz. Les ombres du plafond disparurent, le cabinet s'emplit d'une lumière crue qui tomba en plein sur la tête de la jeune femme. Elle avait déjà rejeté son capuchon en arrière. Les petits frisons s'étaient un peu ébouriffés dans le fiacre, mais le ruban bleu n'avait pas bougé. Elle se mit à marcher, gênée par la façon dont Charles la regardait ; il avait un clignement d'yeux, un pincement de paupières, pour mieux la voir, qui signifiait clairement : « En voilà une que je ne connais pas encore. »

-- Que servirai-je à monsieur ? demanda-t-il à voix haute.

Maxime se tourna vers Renée.

-- Le souper de M. de Saffré, n'est-ce pas ? dit-il, des huîtres, un perdreau...

Et, voyant le jeune homme sourire, Charles l'imita, discrètement, en murmurant :

-- Alors, le souper de mercredi, si vous voulez ?

-- Le souper de mercredi..., répétait Maxime.

Puis, se rappelant :

-- Oui, ça m'est égal, donnez-nous le souper de mercredi.

Quand le garçon fut sorti, Renée prit son binocle et fit curieusement le tour du petit salon. C'était une pièce carrée, blanc et or, meublée avec des coquetteries de boudoir. Outre la table et les chaises, il y avait un meuble bas, une sorte de console, où l'on desservait, et un large divan, un véritable lit, qui se trouvait placé entre la cheminée et la fenêtre. Une pendule et deux flambeaux Louis XVI garnissaient la cheminée de marbre blanc. Mais la curiosité du cabinet était la glace, une belle glace trapue que les diamants de ces dames avaient criblée de noms, de dates, de vers estropiés, de pensées prodigieuses et d'aveux étonnants. Renée crut apercevoir une saleté et n'eut pas le courage de satisfaire sa curiosité. Elle regarda le divan, éprouva un nouvel embarras, se mit, afin d'avoir une contenance, à regarder le plafond et le lustre de cuivre doré à cinq becs. Mais la gêne qu'elle ressentait était délicieuse. Pendant qu'elle levait le front, comme pour étudier la corniche, grave et le binocle à la main, elle jouissait profondément de ce mobilier équivoque, qu'elle sentait autour d'elle ; de cette glace claire et cynique, dont la pureté, à peine ridée par ces pattes de mouche ordurières, avait servi à rajuster tant de faux chignons ; de ce divan qui la choquait par sa largeur ; de la table du tapis lui-même, où elle retrouvait l'odeur de l'escalier, une vague odeur de poussière pénétrante et comme religieuse.

Puis, lorsqu'il lui fallut baisser enfin les yeux :

-- Qu'est-ce donc que ce souper de mercredi ? demanda-t-elle à Maxime.

-- Rien, répondit-il, un pari qu'un de mes amis a perdu.

Dans tout autre lieu, il lui aurait dit sans hésiter qu'il avait soupé le mercredi avec une dame, rencontrée sur le boulevard. Mais, depuis qu'il était entré dans le cabinet, il la traitait instinctivement en femme à laquelle il faut plaire et dont on doit ménager la jalousie. Elle n'insista pas, d'ailleurs ; elle alla s'accouder à la rampe de la fenêtre, où il vint la rejoindre. Derrière eux, Charles entrait et sortait, avec un bruit de vaisselle et d'argenterie.

Il n'était pas encore minuit. En bas, sur le boulevard, Paris grondait, prolongeait la journée ardente, avant de se décider à gagner son lit. Les files d'arbres marquaient, d'une ligne confuse, les blancheurs des trottoirs et le noir vague de la chaussée, où passaient le roulement et les lanternes rapides des voitures. Aux deux bords de cette bande obscure, les kiosques des marchands de journaux, de place en place, s'allumaient, pareils à de grandes lanternes vénitiennes, hautes et bizarrement bariolées, posées régulièrement à terre, pour quelque illumination colossale. Mais, à cette heure, leur éclat assourdi se perdait dans le flamboiement des devantures voisines. Pas un volet n'était mis, les trottoirs s'allongeaient sans une raie d'ombre, sous une pluie de rayons qui les éclairait d'une poussière d'or, de la clarté chaude et éclatante du plein jour. Maxime montra à Renée, en face d'eux, le café Anglais, dont les fenêtres luisaient. Les branches hautes des arbres les gênaient un peu, d'ailleurs, pour voir les maisons et le trottoir opposés. Ils se penchèrent, ils regardèrent au- dessous d'eux. C'était un va-et-vient continu ; des promeneurs passaient par groupes, des filles, deux à deux, traînaient leurs jupes, qu'elles relevaient de temps à autre, d'un mouvement alangui, en jetant autour d'elles des regards las et souriants. Sous la fenêtre même, le café Riche avançait ses tables dans le coup de soleil de ses lustres, dont l'éclat s'étendait jusqu'au milieu de la chaussée ; et c'était surtout au centre de cet ardent foyer qu'ils voyaient les faces blêmes et les rires pâles des passants. Autour des petites tables rondes, des femmes, mêlées aux hommes, buvaient. Elles étaient en robes voyantes, les cheveux dans le cou ; elles se dandinaient sur les chaises, avec des paroles hautes que le bruit empêchait d'entendre. Renée en remarqua particulièrement une, seule à une table, vêtue d'un costume d'un bleu dur, garni d'une guipure blanche ; elle achevait, à petits coups, un verre de bière, renversée à demi, les mains sur le ventre, d'un air d'attente lourde et résignée. Celles qui marchaient se perdaient lentement au milieu de la foule, et la jeune femme, qu'elles intéressaient, les suivait du regard, allait d'un bout du boulevard à l'autre, dans les lointains tumultueux et confus de l'avenue, pleins du grouillement noir des promeneurs, et où les clartés n'étaient plus que des étincelles. Et le défilé repassait sans fin, avec une régularité fatigante, monde étrangement mêlé et toujours le même, au milieu des couleurs vives, des trous de ténèbres, dans le tohu-bohu féerique de ces mille flammes dansantes, sortant comme un flot des boutiques, colorant les transparents des croisées et des kiosques, courant sur les façades en baguettes, en lettres, en dessins de feu, piquant l'ombre d'étoiles, filant sur la chaussée, continuellement. Le bruit assourdissant qui montait avait une clameur, un ronflement prolongé, monotone, comme une note d'orgue accompagnant l'éternelle procession de petites poupées mécaniques. Renée crut, un moment, qu'un accident venait d'avoir lieu. Un flot de personnes se mouvait à gauche, un peu au delà du passage de l'Opéra. Mais, ayant pris son binocle, elle reconnut le bureau des omnibus ; il y avait beaucoup de monde sur le trottoir, debout, attendant, se précipitant, dès qu'une voiture arrivait. Elle entendait la voix rude du contrôleur appeler les numéros, puis les tintements du compteur lui arrivaient en sonneries cristallines. Elle s'arrêta aux annonces d'un kiosque, crûment coloriées comme des images d'Epinal ; il y avait, sur un carreau, dans un cadre jaune et vert, une tête de diable ricanant, les cheveux hérissés, réclame d'un chapelier qu'elle ne comprit pas. De cinq en cinq minutes, l'omnibus des Batignolles passait, avec ses lanternes rouges et sa caisse jaune, tournant le coin de la rue Le Peletier, ébranlant la maison de son fracas ; et elle voyait les hommes de l'impériale, des visages fatigués qui se levaient et les regardaient, elle et Maxime, du regard curieux des affamés mettant l'oeil à une serrure.

-- Ah ! Dit-elle, le parc Monceau, à cette heure, dort bien tranquillement.

Ce fut la seule parole qu'elle prononça. Ils restèrent là près de vingt minutes, silencieux, s'abandonnant à la griserie des bruits et des clartés. Puis, la table mise, ils vinrent s'asseoir, et, comme elle paraissait gênée par la présence du garçon, il le congédia.

-- Laissez-nous... Je sonnerai pour le dessert.

Elle avait aux joues de petites rougeurs et ses yeux brillaient ; on eût dit qu'elle venait de courir. Elle rapportait de la fenêtre un peu du vacarme et de l'animation du boulevard. Elle ne voulut pas que son compagnon fermât la croisée.

-- Eh ! c'est l'orchestre, dit-elle, comme il se plaignait du bruit. Tu ne trouves pas que c'est une drôle de musique ? Cela va très bien accompagner nos huîtres et notre perdreau.

Ses trente ans se rajeunissaient dans son escapade. Elle avait des mouvements vifs, une pointe de fièvre, et ce cabinet, ce tête-à-tête avec un jeune homme dans le brouhaha de la rue la fouettaient, lui donnaient un air fille. Ce fut avec décision qu'elle attaqua les huîtres. Maxime n'avait pas faim, il la regarda dévorer en souriant.

-- Diable ! murmura-t-il, tu aurais fait une bonne soupeuse.

Elle s'arrêta, fâchée de manger si vite.

-- Tu trouves que j'ai faim. Que veux-tu ? C'est cette heure de bal idiot qui m'a creusée... Ah ! mon pauvre ami, je te plains de vivre dans ce monde-là !

-- Tu sais bien, dit-il, que je t'ai promis de lâcher Sylvia et Laure d'Aurigny le jour où tes amies voudront venir souper avec moi.

Elle eut un geste superbe.

-- Pardieu ! je crois bien. Nous sommes autrement amusantes que ces dames, avoue-le... Si une de nous assommait un amant comme ta Sylvia et ta Laure d'Aurigny doivent vous assommer, mais la pauvre petite femme ne garderait pas cet amant une semaine !... Tu ne veux jamais m'écouter. Essaie, un de ces jours.

Maxime, pour ne pas appeler le garçon, se leva, enleva les coquilles d'huîtres et apporta le perdreau qui était sur la console. La table avait le luxe des grands restaurants. Sur la nappe damassée, un souffle d'adorable débauche passait, et c'était avec de petits frémissements d'aise que Renée promenait ses fines mains de sa fourchette à son couteau, de son assiette à son verre. Elle but du vin blanc sans eau, elle qui buvait ordinairement de l'eau à peine rougie. Comme Maxime, debout, sa serviette sur le bras, la servait avec des complaisances comiques, il reprit :

-- Qu'est-ce que M. de Saffré a bien pu te dire, pour que tu sois si furieuse ? Est-ce qu'il t'a trouvée laide ?

-- Oh ! lui répondit-elle, c'est un vilain homme. Jamais je n'aurais cru qu'un monsieur si distingué, si poli chez moi parlât une telle langue. Mais je lui pardonne. Ce sont les femmes qui m'ont agacée. On aurait dit des marchandes de pommes. Il y en avait une qui se plaignait d'avoir un clou à la hanche, et, un peu plus, je crois qu'elle aurait relevé sa jupe pour faire voir son mal à tout le monde.

Maxime riait aux éclats.

-- Non, vrai, continua-t-elle en s'animant, je ne vous comprends pas, elles sont sales et bêtes... Et dire que, lorsque je te voyais aller chez ta Sylvia, je m'imaginais des choses prodigieuses, des festins antiques, comme on en voit dans les tableaux, avec des créatures couronnées de roses, des coupes d'or, des voluptés extraordinaires... Ah ! bien, oui ! Tu m'as montré un cabinet de toilette malpropre et des femmes qui juraient comme des charretiers. Ça ne vaut pas la peine de faire le mal.

Il voulut se récrier, mais elle lui imposa silence, et, tenant du bout des doigts un os de perdreau qu'elle rongeait délicatement, elle ajouta d'une voix plus basse :

-- Le mal, ce devrait être quelque chose d'exquis, mon cher… Moi qui suis une honnête femme, quand je m'ennuie et que je commets le péché de rêver l'impossible, je suis sûre de trouver des choses beaucoup plus jolies que les Blanche Muller.

Et, d'un air grave, elle conclut par ce mot profond de cynisme naïf :

-- C'est une affaire d'éducation, comprends-tu ?

Elle déposa doucement le petit os dans son assiette. Le ronflement des voitures continuait, sans qu'une note plus vive s'élevât. Elle était obligée de hausser la voix pour qu'il pût l'entendre, et les rougeurs de ses joues augmentaient. Il y avait encore sur la console, des truffes, un entremets sucré, des asperges, une curiosité pour la saison. Il apporta le tout, pour ne plus avoir à se déranger, et, comme la table était un peu étroite, il plaça à terre, entre elle et lui, un seau d'argent plein de glace, dans lequel se trouvait une bouteille de champagne. L'appétit de la jeune femme finissait par le gagner. Ils touchèrent à tous les plats, ils vidèrent la bouteille de champagne, avec des gaietés brusques, se lançant dans des théories scabreuses, s'accoudant comme deux amis qui soulagent leur coeur, après boire. Le bruit diminuait sur le boulevard ; mais elle l'entendait au contraire qui grandissait, et toutes ces roues, par instants, semblaient lui tourner dans la tête.

Quand il parla de sonner pour le dessert, elle se leva, secoua sa longue blouse de satin, pour faire tomber les miettes, en disant :

-- C'est cela... Tu sais, tu peux allumer un cigare.

Elle était un peu étourdie. Elle alla à la fenêtre, attirée par un bruit particulier qu'elle ne s'expliquait pas. On fermait les boutiques.

-- Tiens, dit-elle, en se retournant vers Maxime, l'orchestre qui se dégarnit.

Elle se pencha de nouveau. Au milieu, sur la chaussée, les fiacres et les omnibus croisaient toujours leurs yeux de couleur, plus rares et plus rapides. Mais, sur les côtés, le long des trottoirs, de grands trous d'ombre s'étaient creusés, devant les boutiques fermées. Les cafés seuls flambaient encore, rayant l'asphalte de nappes lumineuses. De la rue Drouot à la rue du Helder, elle apercevait ainsi une longue file de carrés blancs et de carrés noirs, dans lesquels les derniers promeneurs surgissaient et s'évanouissaient d'une étrange façon. Les filles surtout, avec la traîne de leur robe, tour à tour crûment éclairées et noyées dans l'ombre, prenaient un air d'apparition, de marionnettes blafardes, traversant le rayon électrique de quelque féerie. Elle s'amusa un moment à ce jeu. Il n'y avait plus de lumière épandue ; les becs de gaz s'éteignaient ; les kiosques bariolés tachaient les ténèbres plus durement. Par instants, un flot de foule, la sortie de quelque théâtre, passait. Mais les vides se faisaient bientôt, et il venait, sous la fenêtre, des groupes de deux ou trois hommes qu'une femme abordait. Ils restaient debout, discutant.

Dans le tapage affaibli, quelques-unes de leurs paroles montaient ; puis, la femme, le plus souvent, s'en allait au bras d'un des hommes. D'autres filles se rendaient de café en café, faisaient le tour des tables, prenaient le sucre oublié, riaient avec les garçons, regardaient fixement, d'un air d'interrogation et d'offres silencieuses, les consommateurs attardés. Et, comme Renée venait de suivre des yeux l'impériale presque vide d'un omnibus des Batignolles, elle reconnut, au coin du trottoir, la femme à la robe bleue et aux guipures blanches, droite, tournant la tête, toujours en quête.

Quand Maxime vint la chercher à la fenêtre, où elle s'oubliait, il eut un sourire, en regardant une des croisées entrouvertes du café Anglais ; l'idée que son père y soupait de son côté lui parut comique ; mais il avait, ce soir-là, des pudeurs particulières qui gênaient ses plaisanteries habituelles. Renée ne quitta la rampe qu'à regret. Une ivresse, une langueur montaient des profondeurs plus vagues du boulevard. Dans ce ronflement affaibli des voitures, dans l'effacement des clartés vives, il y avait un appel caressant à la volupté et au sommeil. Les chuchotements qui couraient, les groupes arrêtés dans un coin d'ombre faisaient du trottoir le corridor de quelque grande auberge à l'heure où les voyageurs gagnent leur lit de rencontre. Les lueurs et les bruits allaient toujours en se mourant, la ville s'endormait, des souffles de tendresse passaient sur les toits.

Lorsque la jeune femme se retourna, la lumière du petit lustre lui fit cligner les paupières. Elle était un peu pâle, maintenant, avec de courts frissons aux coins des lèvres. Charles disposait le dessert ; il sortait, rentrait encore, faisait battre la porte, lentement, avec son flegme d'homme comme il faut.

-- Mais je n'ai plus faim ! s'écria Renée, enlevez toutes ces assiettes et donnez- nous le café.

Le garçon, habitué aux caprices de ses clientes, enleva le dessert et versa le café. Il emplissait le cabinet de son importance.

-- Je t'en prie, mets-le à la porte, dit à Maxime la jeune femme, dont le coeur tournait.

Maxime le congédia ; mais il avait à peine disparu qu'il revint une fois encore pour fermer hermétiquement les grands rideaux de la fenêtre d'un air discret. Quand il se fut enfin retiré, le jeune homme, que l'impatience prenait, lui aussi, se leva, et, allant à la porte :

-- Attends, dit-il, j'ai un moyen pour qu'il nous lâche.

Et il poussa le verrou.

-- C'est ça, reprit-elle, nous sommes chez nous, au moins.

Leurs confidences, leurs bavardages de bons camarades recommencèrent. Maxime avait allumé un cigare. Renée buvait son café à petits coups et se permettait même un verre de chartreuse. La pièce s'échauffait, s'emplissait d'une fumée bleuâtre. Elle finit par mettre les coudes sur la table et par appuyer son menton entre ses deux poings à demi fermés. Dans cette légère étreinte, sa bouche se rapetissait, ses joues remontaient un peu, et ses yeux, plus minces, luisaient davantage. Ainsi chiffonnée, sa petite figure était adorable, sous la pluie de frisons dorés qui lui descendaient maintenant jusque dans les sourcils. Maxime la regardait à travers la fumée de son cigare. Il la trouvait originale. Par moments, il n'était plus bien sûr de son sexe ; la grande ride qui lui traversait le front, l'avancement boudeur de ses lèvres, son air indécis de myope en faisaient un grand jeune homme ; d'autant plus que sa longue blouse de satin noir allait si haut, qu'on voyait à peine, sous le menton, une ligne du cou blanche et grasse. Elle se laissait regarder avec un sourire, ne bougeant plus la tête, le regard perdu, la parole ralentie.

Puis elle eut un brusque réveil : elle alla regarder la glace, vers laquelle ses yeux vagues se tournaient depuis un instant. Elle se haussa sur la pointe des pieds, appuya ses mains au bord de la cheminée, pour lire ces signatures, ces mots risqués qui l'avaient effarouchée, avant le souper. Elle épelait les syllabes avec quelques difficulté, riait, lisait toujours, comme un collégien qui tourne les pages d'un Piron dans son pupitre.

-- « Ernest et Clara », disait-elle, et il y a un coeur dessous qui ressemble à un entonnoir... Ah ! voici qui est mieux : « J'aime les hommes, parce que j'aime les truffes.» Signé « Laure ». Dis donc, Maxime, est-ce que c'est la d'Aurigny qui a écrit cela ?.. Puis voici les armes d'une de ces dames, je crois : une poule fumant une grosse pipe... Toujours des noms, le calendrier des saintes et des saints : Victor, Amélie, Alexandre, Edouard, Marguerite, Paquita, Louise, Renée... Tiens, il y en a une qui se nomme comme moi...

Maxime voyait dans la glace sa tête ardente. Elle se haussait davantage, et son domino, se tendant par-derrière, dessinait la cambrure de sa taille, le développement de ses hanches. Le jeune homme suivait la ligne du satin qui plaquait comme une chemise. Il se leva à son tour et jeta son cigare. Il était mal à l'aise, inquiet. Quelque chose d'ordinaire et d'accoutumé lui manquait.

-- Ah ! voici ton nom, Maxime, s'écria Renée... Ecoute... « J'aime... »

Mais il s'était assis sur le coin du divan, presque aux pieds de la jeune femme. Il réussit à lui prendre les mains, d'un mouvement prompt ; il la détourna de la glace, en lui disant d'une voix singulière :

-- Je t'en prie, ne lis pas cela.

Elle se débattit en riant nerveusement.

-- Pourquoi donc ? Est-ce que je ne suis pas ta confidente ?

Mais lui, insistant, d'un ton plus étouffé :

-- Non, non, pas ce soir.

Il la tenait toujours, et elle donnait de petites secousses avec ses poignets pour se dégager. Ils avaient des yeux qu'ils ne se connaissaient pas, un long sourire contraint et un peu honteux. Elle tomba à genoux, au bout du divan. Ils continuaient à lutter, bien qu'elle ne fit plus un mouvement du côté de la glace et qu'elle s'abandonnât déjà. Et comme le jeune homme la prenait à bras le corps, elle dit de son rire embarrassé et mourant :

-- Voyons, laisse-moi... Tu me fais mal.

Ce fut le seul murmure de ses lèvres. Dans le grand silence du cabinet, où le gaz semblait flamber plus haut, elle sentit le sol trembler et entendit le fracas de l'omnibus des Batignolles, qui devait tourner le coin du boulevard. Et tout fut dit. Quand ils se retrouvèrent côte à côte, assis sur le divan, il balbutia, au milieu de leur malaise mutuel :

-- Bah ! ça devait arriver un jour ou l'autre.

Elle ne disait rien. Elle regardait d'un air écrasé les rosaces du tapis.

-- Est-ce que tu y songeais, toi ?... continua Maxime, balbutiant davantage. Moi, pas du tout... J'aurais dû me défier du cabinet...

Mais elle, d'une voix profonde, comme si toute l'honnêteté bourgeoise des Béraud du Châtel s'éveillait dans cette faute suprême :

-- C'est infâme, ce que nous venons de faire là, murmura-t-elle, dégrisée, la face vieillie et toute grave.

Elle étouffait. Elle alla à la fenêtre, tira les rideaux, s'accouda. L'orchestre était mort ; la faute s'était commise dans le dernier frisson des basses et le chant lointain des violons, vague sourdine du boulevard endormi et rêvant d'amour. En bas, la chaussée et les trottoirs s'enfonçaient, s'allongeaient, au milieu d'une solitude grise. Toutes ces roues grondantes de fiacres semblaient s'en être allées, en emportant les clartés et la foule. Sous la fenêtre, le café Riche était fermé, pas un filet de lumière ne glissait des volets. De l'autre côté de l'avenue, des lueurs braisillantes allumaient seules encore la façade du café Anglais, une croisée entre autres, entrouverte, et d'où sortaient des rires affaiblis. Et, tout le long de ce ruban d'ombre, du coude de la rue Drouot à l'autre extrémité, aussi loin que ses regards pouvaient aller, elle ne voyait plus que les taches symétriques des kiosques rougissant et verdissant la nuit, sans l'éclairer, semblables à des veilleuses espacées dans un dortoir géant. Elle leva la tête. Les arbres découpaient leurs branches hautes dans un ciel clair, tandis que la ligne irrégulière des maisons se perdait avec les amoncellements d'une côte rocheuse, au bord d'une mer bleuâtre. Mais cette bande de ciel l'attristait davantage, et c'était dans les ténèbres du boulevard qu'elle trouvait quelque consolation. Ce qui restait au ras de l'avenue déserte du bruit et du vice de la soirée, l'excusait. Elle croyait sentir la chaleur de tous ces pas d'hommes et de femmes monter du trottoir qui se refroidissait. Les hontes qui avaient traîné là, désirs d'une minute, offres faites à voix basse, noces d'une nuit payées à l'avance, s'évaporaient, flottaient en une buée lourde que roulaient les souffles matinaux. Penchée sur l'ombre, elle respira ce silence frissonnant, cette senteur d'alcôve, comme un encouragement qui lui venait d'en bas, comme une assurance de honte partagée et acceptée par une ville complice. Et, lorsque ses yeux se furent accoutumés à l'obscurité, elle aperçut la femme au costume bleu garni de guipure seule dans la solitude grise, debout à la même place, attendant et s'offrant aux ténèbres vides.

La jeune femme, en se retournant, aperçut Charles, qui regardait autour de lui, flairant. Il finit par apercevoir le ruban bleu de Renée, froissé, oublié sur un coin du divan. Et il s'empressa de le lui apporter, de son air poli. Alors elle sentit toute sa honte. Debout devant la glace, les mains maladroites, elle essaya de renouer le ruban. Mais son chignon était tombé, les petits frisons se trouvaient tout aplatis sur les tempes, elle ne pouvait refaire le noeud. Charles vint à son secours, en disant, comme s'il eût offert une chose accoutumée, un rince-bouche ou des cure-dents.

-- Si madame voulait le peigne ?...

-- Eh ! non, c'est inutile, interrompit Maxime, qui lança au garçon un regard d'impatience. Allez nous chercher une voiture.

Renée se décida à rabattre simplement le capuchon de son domino. Et, comme elle allait quitter la glace, elle se haussa légèrement, pour retrouver les mots que l'étreinte de Maxime lui avait empêché de lire. Il y avait, montant vers le plafond, et d'une grosse écriture abominable, cette déclaration signée Sylvia : «J'aime Maxime. » Elle pinça les lèvres et rabattit son capuchon un peu plus bas.

Dans la voiture, ils éprouvèrent une gêne horrible. Ils s'étaient placés, comme en descendant du parc Monceau, l'un en face de l'autre. Ils ne trouvaient pas une parole à se dire. Le fiacre était plein d'une ombre opaque, et le cigare de Maxime n'y mettait plus même un point rouge, un éclair de braise rose. Le jeune homme perdu de nouveau dans les jupons, « dont il avait jusqu'aux yeux », souffrait de ces ténèbres, de ce silence, de cette femme muette, qu'il sentait à son côté, et dont il s'imaginait les yeux tout grands ouverts sur la nuit. Pour paraître moins bête, il finit par chercher sa main, et, quand il la tint dans la sienne, il fut soulagé, il trouva la situation tolérable. Cette main s'abandonnait molle et rêveuse.

Le fiacre traversait la place de la Madeleine. Renée songeait qu'elle n'était pas coupable. Elle n'avait pas voulu l'inceste. Et plus elle descendait en elle, plus elle se trouvait innocente, aux premières heures de son escapade, à sa sortie furtive du parc Monceau, chez Blanche Muller, sur le boulevard, même dans le cabinet du restaurant. Pourquoi donc était-elle tombée à genoux sur le bord de ce divan ? Elle ne savait plus. Elle n'avait certainement pas pensé une seconde à cela. Elle se serait refusée avec colère. C'était pour rire, elle s'amusait, rien de plus. Et elle retrouvait, dans le roulement du fiacre, cet orchestre assourdissant du boulevard, ce va-et-vient d'hommes et de femmes, tandis que des barres de feu brûlaient ses yeux fatigués.

Maxime, dans son coin, rêvait aussi avec quelque ennui. Il était fâché de l'aventure. Il s'en prenait au domino de satin noir. Avait-on jamais vu une femme se fagoter de la sorte ! On ne lui voyait même pas le cou. Il l'avait prise pour un garçon, il jouait avec elle, et ce n'était pas sa faute si le jeu était devenu sérieux. Pour sûr, il ne l'aurait pas touchée du bout des doigts, si elle avait seulement montré un coin d'épaule. Il se serait souvenu qu'elle était la femme de son père. Puis, comme il n'aimait pas les réflexions désagréables, il se pardonna. Tant pis, après tout ! il tâcherait de ne plus recommencer. C'était une bêtise.

Le fiacre s'arrêta, et Maxime descendit le premier pour aider Renée. Mais, à la petite porte du parc, il n'osa pas l'embrasser. Ils se touchèrent la main, comme de coutume. Elle se trouvait déjà de l'autre côté de la grille lorsque pour dire quelque chose, avouant sans le vouloir une préoccupation qui tournait vaguement dans sa rêverie depuis le restaurant.

-- Qu'est-ce donc, demanda-t-elle, que ce peigne dont a parlé le garçon ?

-- Ce peigne, répéta Maxime embarrassé, mais je ne sais pas...

Renée comprit brusquement. Le cabinet avait sans doute un peigne qui entrait dans le matériel, au même titre que les rideaux, le verrou et le divan. Et, sans attendre une explication qui ne venait pas, elle s'enfonça au milieu des ténèbres du parc Monceau, hâtant le pas, croyant voir derrière elle ces dents d'écaille où Laure d'Aurigny et Sylvia avaient dû laisser des cheveux blonds et des cheveux noirs. Elle avait une grosse fièvre. Il fallut que Céleste la mît au lit et la veillât jusqu'au matin. Maxime, sur le trottoir du boulevard Malesherbes, se consulta un moment pour savoir s'il rejoindrait la bande joyeuse du café Anglais ; puis, avec l'idée qu'il se punissait, il décida qu'il devait aller se coucher.

Le lendemain, Renée s'éveilla tard d'un sommeil lourd et sans rêves. Elle se fit faire un grand feu, elle dit qu'elle passerait la journée dans sa chambre. C'était là son refuge, aux heures graves. Vers midi, son mari ne la voyant pas descendre pour le déjeuner, lui demanda la permission de l'entretenir un instant. Elle refusait déjà avec une pointe d'inquiétude lorsqu'elle se ravisa. La veille, elle avait remis à Saccard une note de Worms, montant à cent trente-six mille francs, un chiffre un peu gros, et sans doute il voulait se donner la galanterie de lui remettre lui-même la quittance.

La pensée des petits frisons de la veille lui vint. Elle regarda machinalement dans la glace ses cheveux que Céleste avait noués en grosses nattes. Puis elle se pelotonna au coin du feu, s'enfouissant dans les dentelles de son peignoir. Saccard, dont l'appartement se trouvait également au premier étage, faisant pendant à celui de sa femme, vint en pantoufles, en mari. Il mettait à peine une fois par mois les pieds dans la chambre de Renée, et toujours pour quelque délicate question d'argent. Ce matin-là, il avait les yeux rougis, le teint blême d'un homme qui n'a pas dormi. Il baisa la main de la jeune femme, galamment.

-- Vous êtes malade, ma chère amie ? dit-il en s'asseyant à l'autre coin de la cheminée. Un peu de migraine, n'est-ce pas ?... Pardonnez-moi de vous casser la tête avec mon galimatias d'homme d'affaires ; mais la chose est assez grave..

Il tira d'une poche de sa robe de chambre le mémoire de Worms, dont Renée reconnut le papier glacé.

-- J'ai trouvé hier ce mémoire sur mon bureau, continua-t-il, et je suis désolé, je ne puis absolument pas le solder en ce moment.

Il étudia du coin de l'oeil l'effet produit sur elle par ses paroles. Elle parut profondément étonnée. Il reprit avec un sourire :

-- Vous savez, ma chère amie, que je n'ai pas l'habitude d'éplucher vos dépenses. Je ne dis pas que certains détails de ce mémoire ne m'aient point un peu surpris. Ainsi, par exemple, je vois ici, à la seconde page : « Robe de bal : étoffe 70 fr. ; façon, 600 fr. ; argent prêté 5 000 fr. ; eau du docteur Pierre, 6 fr ». Voilà une robe de soixante-dix francs qui monte bien haut... Mais vous savez que je comprends toutes les faiblesses. Votre note est de cent trente-six mille francs, et vous avez été presque sage, relativement, je veux dire... Seulement, je le répète, je ne puis payer, je suis gêné.

Elle tendit la main, d'un geste de dépit contenu.

-- C'est bien, dit-elle sèchement, rendez-moi le mémoire. J'aviserai.

-- Je vois que vous ne me croyez pas, murmura Saccard, goûtant comme un triomphe l'incrédulité de sa femme au sujet de ses embarras d'argent. Je ne dis pas que ma situation soit menacée, mais les affaires sont bien nerveuses en ce moment... Laissez-moi, quoique je vous importune, vous expliquer notre cas ; vous m'avez confié votre dot, et je vous dois une entière franchise.

Il posa le mémoire sur la cheminée, prit les pincettes, se mît à tisonner. Cette manie de fouiller les cendres, pendant qu'il causait d'affaires, était chez lui un calcul qui avait fini par devenir une habitude. Quand il arrivait à un chiffre, à une phrase difficile à prononcer, il produisait quelque éboulement qu'il réparait ensuite laborieusement, rapprochant les bûches, ramassant et entassant les petits éclats de bois. D'autres fois, il disparaissait presque dans la cheminée, pour aller chercher un morceau de braise égaré. Sa voix s'assourdissait, on s'impatientait, on s'intéressait à ses savantes constructions de charbons ardents, on ne l'écoutait plus, et généralement on sortait de chez lui battu et content. Même chez les autres, il s'emparait despotiquement des pincettes. L'été, il jouait avec une plume, un couteau à papier, un canif.

-- Ma chère amie, dit-il en donnant un grand coup qui mit le feu en déroute, je vous demande encore une fois pardon d'entrer dans ces détails... Je vous ai servi exactement la rente des fonds que vous m'avez remis entre les mains. Je puis même dire, sans vous blesser, que j’ai regardé seulement cette rente comme votre argent de poche, payant vos dépenses, ne vous demandant jamais votre apport de moitié dans les frais communs du ménage.

Il se tut. Renée souffrait, le regardait faire un grand trou dans la cendre pour enterrer le bout d'une bûche. Il arrivait à un aveu délicat.

-- J'ai dû, vous le comprenez, faire produire à votre argent des intérêts considérables. Les capitaux sont entre bonnes mains, soyez tranquille... Quant aux sommes provenant de vos biens de Sologne, elles ont servi en partie au paiement de l'hôtel que nous habitons ; le reste est placé dans une affaire excellente, la Société générale des ports du Maroc... Nous n'en sommes pas à compter ensemble, n'est-ce pas ? mais je veux vous prouver que les pauvres maris sont parfois bien méconnus.

Un motif puissant devait le pousser à mentir moins que de coutume. La vérité était que la dot de Renée n'existait plus depuis longtemps ; elle avait passé dans la caisse de Saccard, à l'état de valeur fictive. S'il en servait les intérêts à plus de deux ou trois cents pour cent, il n'aurait pu représenter le moindre titre ni retrouver la plus petite espèce solide du capital primitif. Comme il l'avouait à moitié, d'ailleurs, les cinq cent mille francs des biens de la Sologne avaient servi à donner un premier acompte sur l'hôtel et le mobilier, qui coûtaient ensemble près de deux millions. Il devait encore un million au tapissier et à l'entrepreneur.

-- Je ne vous réclame rien, dit enfin Renée, je sais que je suis très endettée vis- à-vis de vous.

-- Oh ! chère amie, s'écria-t-il, en prenant la main de sa femme, sans abandonner les pincettes, quelle vilaine idée vous avez là !... En deux mots, tenez, j'ai été malheureux à la Bourse, Toutin-Laroche a fait des bêtises, les Mignon et Charrier sont des butors qui me mettent dedans. Et voilà pourquoi je ne puis payer votre mémoire. Vous me pardonnez, n'est-ce pas ?

Il semblait véritablement ému. Il enfonça les pincettes entre les bûches, alluma des fusées d'étincelles. Renée se rappela l'allure inquiète qu'il avait depuis quelque temps. Mais elle ne put descendre dans l'étonnante vérité. Saccard en était arrivé à un tour de force quotidien. Il habitait un hôtel de deux millions, il vivait sur le pied d'une dotation de prince, et certains matins il n'avait pas mille francs dans sa caisse. Ses dépenses ne paraissaient pas diminuer. Il vivait sur la dette, parmi un peuple de créanciers qui engloutissaient au jour le jour les bénéfices scandaleux qu'il réalisait dans certaines affaires. Pendant ce temps, au même moment, des sociétés s'écroulaient sous lui, de nouveaux trous se creusaient plus profonds, pardessus lesquels il sautait, ne pouvant les combler. Il marchait ainsi sur un terrain miné, dans une crise continuelle, soldant des notes de cinquante mille francs et ne payant pas les gages de son cocher, marchant toujours avec l'aplomb de plus en plus royal, vidant avec plus de rage sur Paris sa caisse vide, d'où le fleuve d'or aux sources légendaires continuait à sortir.

La spéculation traversait alors une heure mauvaise. Saccard était un digne enfant de l'Hôtel de Ville. Il avait eu la rapidité de transformation, la fièvre de jouissance, l'aveuglement de dépenses qui secouaient Paris. A ce moment, comme la Ville, il se trouvait en face d'un formidable déficit qu'il s'agissait de combler secrètement ; car il ne voulait pas entendre parler de sagesse, d'économie, d'existence calme et bourgeoise. Il préférait garder le luxe inutile et la misère réelle de ces voies nouvelles, d'où il avait tiré sa colossale fortune de chaque matin mangée chaque soir. D'aventure en aventure, il n'avait plus que la façade dorée d'un capital absent. A cette heure de folie chaude, Paris lui-même n'engageait pas son avenir avec plus d'emportement et n'allait pas plus droit à toutes les sottises et à toutes les duperies financières. La liquidation commençait d'être terrible.

Les plus belles spéculations se gâtaient entre les mains de Saccard. Il venait d'essuyer, comme il le disait, des pertes considérables à la Bourse.

M. Toutin-Laroche avait failli faire sombrer le Crédit viticole dans un jeu à la hausse qui s'était brusquement tourné contre lui ; heureusement que le gouvernement, intervenant sous le manteau, avait remis debout la fameuse machine du prêt hypothécaire aux cultivateurs. Saccard, ébranlé par cette double secousse, très maltraité par son frère le ministre, pour le risque que venait de courir la solidité des bons de délégation de la Ville, compromise avec celle du Crédit viticole, se trouvait moins heureux encore dans sa spéculation sur les immeubles. Les Mignon et Charrier avaient complètement rompu avec lui. S'il les accusait, c'était par une rage sourde de s'être trompé, en faisant bâtir sur sa part de terrains, tandis qu'eux vendaient prudemment la leur. Pendant qu'ils réalisaient une fortune, lui restait avec des maisons sur les bras, dont il ne se débarrassait souvent qu'à perte. Entre autres, il vendit trois cent mille francs, rue de Marignan, un hôtel sur lequel il en devait encore trois cent quatre-vingt mille. Il avait bien inventé un tour de sa façon, qui consistait à exiger dix mille francs d'un appartement valant huit mille francs au plus ; le locataire effrayé ne signait un bail que lorsque le propriétaire consentait à lui faire cadeau des deux premières années de loyer ; l'appartement se trouvait de cette façon réduit à son prix réel, mais le bail portait le chiffre de dix mille francs par an, et, quand Saccard trouvait un acquéreur et capitalisait les revenus de l'immeuble, il arrivait à une véritable fantasmagorie de calcul. Il ne put appliquer cette duperie en grand ; ses maisons ne se louaient pas ; il les avait bâties trop tôt ; les déblais, au milieu desquels elles se trouvaient perdues, en pleine boue, l'hiver, les isolaient, leur faisaient un tort considérable. L'affaire qui le toucha le plus fut la grosse rouerie des sieurs Mignon et Charrier, qui lui rachetèrent l'hôtel dont il avait dû abandonner la construction, au boulevard Malesherbes. Les entrepreneurs étaient enfin mordus par l'envie d'habiter « leur boulevard ». Comme ils avaient vendu leur part de terrains de plus-value, et qu'ils flairaient la gêne de leur ancien associé, ils lui offrirent de le débarrasser de l'enclos au milieu duquel l'hôtel s'élevait jusqu'au plancher du premier étage, dont l'armature de fer était en partie posée. Seulement ils traitèrent de plâtras inutiles ces solides fondations en pierre de taille, disant qu'ils auraient préféré le sol nu, pour y faire construire à leur guise. Saccard dut vendre sans tenir compte des cent et quelques mille francs qu'il avait déjà dépensés, et ce qui l'exaspéra davantage encore, ce fut que jamais les entrepreneurs ne voulurent reprendre le terrain à deux cent cinquante francs le mètre, chiffre fixé lors du partage. Ils lui rabattirent vingt-cinq francs par mètre, comme ces marchandes à la toilette qui ne donnent plus que quatre francs d'un objet qu'elles ont vendu cinq francs la veille. Deux jours après, Saccard eut la douleur de voir une armée de maçons envahir l'enclos de planches et continuer à bâtir sur les plâtras « inutiles ».

Il jouait donc d'autant mieux la gêne devant sa femme que ses affaires s'embrouillaient davantage. Il n'était pas homme à se confesser par amour de la vérité.

-- Mais, monsieur, dit Renée d'un air de doute, si vous vous trouvez embarrassé, pourquoi m'avoir acheté cette aigrette et cette rivière qui vous ont coûté, je crois, soixante-cinq mille francs ?... Je n'ai que faire de ces bijoux ; je vais être obligée de vous demander la permission de m'en défaire pour donner un acompte à Worms.

-- Gardez-vous-en bien ! s'écria-t-il avec inquiétude. Si l'on ne vous voyait pas ces bijoux demain au bal du ministère, on ferait des cancans sur ma situation...

Il était bonhomme, ce matin-là. Il finit par sourire et par murmurer en clignant des yeux :

-- Ma chère amie, nous autres spéculateurs, nous avons nos roueries... Conservez, je vous prie, votre aigrette et votre rivière pour l'amour de moi.

Il ne pouvait conter l'histoire qui était tout à fait jolie, mais un peu risquée. Ce fut à la fin d'un souper que Saccard et Laure d'Aurigny conclurent un traité d'alliance. Laure était criblée de dettes et ne songeait plus qu'à trouver un bon jeune homme qui voulût bien l'enlever et la conduire à Londres. Saccard, de son côté, sentait le sol s'écrouler sous lui ; son imagination aux abois cherchait un expédient qui le montrât au public vautré sur un lit d'or et de billets de banque. La fille et le spéculateur, dans la demi-ivresse du dessert, s'entendirent. Il trouva l'idée de cette vente de diamants qui fit courir tout Paris, et dans laquelle il acheta, à grand tapage, des bijoux pour sa femme. Puis, avec le produit de la vente, quatre cent mille francs environ, il parvint à satisfaire les créanciers de Laure, auxquels elle devait à peu près le double. Il est même à croire qu'il retira du jeu une partie de ses soixante-cinq mille francs. Quand on le vit liquider la situation de la d'Aurigny, il passa pour son amant, on crut qu'il payait la totalité de ses dettes, qu'il faisait des folies pour elle. Toutes les mains se tendirent vers lui, le crédit revint, formidable. Et on le plaisantait, à la Bourse, sur sa passion, avec des sourires, des allusions, qui le ravissaient. Pendant ce temps, Laure d'Aurigny, mise en vue par ce vacarme, et chez laquelle il ne passa seulement pas une nuit, feignait de le tromper avec huit ou dix imbéciles alléchés par l'idée de la voler à un homme si colossalement riche. En un mois, elle eut deux mobiliers et plus de diamants qu'elle n'en avait vendus. Saccard avait pris l'habitude d'aller fumer un cigare chez elle, l'après-midi, au sortir de la Bourse ; souvent il apercevait des coins de redingote qui fuyaient, effarouchés, entre les portes. Quand ils étaient seuls, ils ne pouvaient se regarder sans rire. Il la baisait au front, comme une fille perverse dont la coquinerie l'enthousiasmait. Il ne lui donnait pas un sou, et même une fois elle lui prêta de l'argent, pour une dette de jeu.

Renée voulut insister, parla d'engager au moins les bijoux ; mais son mari lui fit entendre que cela n'était pas possible, que tout Paris s'attendait à les lui voir le lendemain. Alors la jeune femme, que le mémoire de Worms inquiétait beaucoup, chercha un autre expédient.

-- Mais, s'écria-t-elle tout à coup, mon affaire de Charonne marche bien, n'est- ce pas ? Vous me disiez encore l'autre jour que les bénéfices étaient superbes... Peut-être que Larsonneau m'avancerait les cent-trente-six mille francs ?

Saccard, depuis un instant, oubliait les pincettes entre ses jambes. Il les reprit vivement, se pencha, disparut presque dans la cheminée, où la jeune femme entendit sourdement sa voix qui murmurait :

-- Oui, oui, Larsonneau pourrait peut-être...

Elle arrivait enfin, d'elle-même, au point où il l'amenait doucement depuis le commencement de la conversation. Il y avait deux ans déjà qu'il préparait son coup de génie du côté de Charonne. Jamais sa femme ne voulut aliéner les biens de la tante Elisabeth ; elle avait juré à cette dernière de les garder intacts pour les léguer à son enfant, si elle devenait mère. Devant cet entêtement, l'imagination du spéculateur travailla et finit par bâtir tout un poème. C'était une oeuvre de scélératesse exquise, une duperie colossale dont la Ville, l'Etat, sa femme et jusqu'à Larsonneau devaient être les victimes. Il ne parla plus de vendre les terrains ; seulement il gémit chaque jour sur la sottise qu'il y avait à les laisser improductifs, à se contenter d'un revenu de deux pour cent. Renée, toujours pressée d'argent, finit par accepter l'idée d'une spéculation quelconque. Il basa son opération sur la certitude d'une expropriation prochaine, pour le percement du boulevard du Prince-Eugène, dont le tracé n'était pas encore nettement arrêté. Et ce fut alors qu'il amena son ancien complice Larsonneau, comme un associé qui conclut avec sa femme un traité sur les bases suivantes : elle apportait les terrains, représentant une valeur de cinq cent mille francs ; de son côté, Larsonneau s'engageait à bâtir, sur ces terrains, pour une somme égale, une salle de café-concert, accompagnée d'un grand jardin, où l'on établirait des jeux de toutes sortes, des balançoires, des jeux de quilles, des jeux de boules, etc. Les bénéfices devaient naturellement être partagés, de même que les pertes seraient subies par moitié. Dans le cas où l'un des deux associés voudrait se retirer, il le pourrait, en exigeant sa part, selon l'estimation qui interviendrait. Renée parut surprise de ce gros chiffre de cinq cent mille francs, lorsque les terrains en valaient au plus trois cent mille. Mais il lui fit comprendre que c'était une façon habile de lier plus tard les mains de Larsonneau, dont les constructions n'atteindraient jamais une telle somme.

Larsonneau était devenu un viveur élégant, bien ganté, avec du linge éblouissant et des cravates étonnantes. Il avait, pour faire ses courses, un tilbury fin comme une oeuvre d'horlogerie, très haut de siège, et qu'il conduisait lui-même. Ses bureaux de la rue de Rivoli étaient une enfilade de pièces somptueuses, où l'on ne voyait pas le moindre carton, la moindre paperasse. Ses employés écrivaient sur des tables de poirier noirci, marquetées, ornées de cuivres ciselés. Il prenait le titre d'agent d'expropriation, un métier nouveau que les travaux de Paris avaient créé. Ses attaches avec l'Hôtel de Ville le renseignaient à l'avance sur le percement des voies nouvelles. Quand il était parvenu à se faire communiquer, par un agent voyer, le tracé d'un boulevard, il allait offrir ses services aux propriétaires menacés. Et il faisait valoir ses petits moyens pour grossir l'indemnité, en agissant avant le décret d'utilité publique. Dès qu'un propriétaire acceptait ses offres, il prenait tous les frais à sa charge, dressait un plan de la propriété, écrivait un mémoire, suivait l'affaire devant le tribunal, payait un avocat, moyennant un tant pour cent sur la différence entre l'offre de la Ville et l'indemnité accordée par le jury. Mais à cette besogne à peu près avouable, il en joignait plusieurs autres. Il prêtait surtout à usure. Ce n'était plus l'usurier de la vieille école, déguenillé, malpropre, aux yeux blancs et muets comme des pièces de cent sous, aux lèvres pâles et serrées comme les cordons d'une bourse. Lui souriait, avait des oeillades charmantes, se faisait habiller chez Dusautoy, allait déjeuner chez Brébant avec sa victime, qu'il appelait « mon bon », en lui offrant des havanes au dessert. Au fond, dans ses gilets qui le pinçaient à la taille, Larsonneau était un terrible monsieur qui aurait poursuivi le paiement d'un billet jusqu'au suicide du signataire, sans rien perdre de son amabilité.

Saccard eût volontiers cherché un autre associé. Mais il avait toujours des inquiétudes au sujet de l'inventaire faux que Larsonneau gardait précieusement. Il préféra le mettre dans l'affaire, comptant profiter de quelque circonstance pour rentrer en possession de cette pièce compromettante. Larsonneau bâtit le café-concert, une construction en planches et en plâtras, surmontée de clochetons de fer-blanc, qu'il fit peinturlurer en jaune et en rouge. Le jardin et les jeux eurent du succès dans le quartier populeux de Charonne. Au bout de deux ans, la spéculation paraissait prospère, bien que les bénéfices fussent réellement très faibles. Saccard, jusqu'alors, n'avait parlé qu'avec enthousiasme à sa femme de l'avenir d'une si belle idée.

Renée, voyant que son mari ne se décidait pas à sortir de la cheminée, où sa voix s'étouffait de plus en plus :

-- J'irai voir Larsonneau aujourd'hui, dit-elle. C'est ma seule ressource.

Alors il abandonna la bûche avec laquelle il luttait.

-- La course est faite, chère amie, répondit-il, en souriant. Est-ce que je ne préviens pas tous vos désirs ?... J'ai vu Larsonneau hier soir.

-- Et il vous a promis les cent trente-six mille francs ? demanda-t-elle avec anxiété.

Il faisait, entre les deux bûches qui flambaient, une petite montagne de braise, ramassant délicatement, du bout des pincettes, les plus minces fragments de charbon, regardant d'un air satisfait s'élever cette butte, qu'il construisait avec un art infini.

-- Oh ! comme vous y allez !... murmura-t-il. C'est une grosse somme que cent trente-six mille francs... Larsonneau est un bon garçon, mais sa caisse est encore modeste. Il est tout prêt à vous obliger...

Il s'attardait, clignant des yeux, rebâtissant un coin de la butte qui venait de s'écrouler. Ce jeu commençait à brouiller les idées de la jeune femme. Elle suivait malgré elle le travail de son mari, dont la maladresse augmentait. Elle était tentée de lui donner des conseils. Oubliant Worms, le mémoire, le manque d'argent, elle finit par dire :

-- Mais placez donc ce gros morceau là-dessous ; les autres tiendront.

Son mari lui obéit docilement, en ajoutant :

-- Il ne peut trouver que cinquante mille francs. C'est toujours un joli acompte... Seulement, il ne veut pas mêler cette affaire avec celle de Charonne.

Il n'est qu'intermédiaire, vous comprenez, chère amie ? La personne qui prête l'argent demande des intérêts énormes. Elle voudrait un billet de quatre-vingt mille francs, à six mois de date.

Et, ayant couronné la butte par un morceau de braise pointu, il croisa les mains sur les pincettes en regardant fixement sa femme.

-- Quatre-vingt mille francs ! s'écria-t-elle, mais c’est un vo l !... Est-ce que vous me conseillez une pareille folie ?

-- Non, dit-il nettement. Mais, si vous avez absolument besoin d'argent, je ne vous la défends pas.

Il se leva comme pour se retirer. Renée, dans une indécision cruelle, regarda son mari et le mémoire qu'il laissait sur la cheminée. Elle finit par prendre sa pauvre tête entre ses mains, en murmurant :

-- Oh ! ces affaires !... J'ai la tête brisée, ce matin... Allez, je vais signer ce billet de quatre-vingt mille francs. Si je ne le faisais pas, ça me rendrait tout à fait malade. Je me connais, je passerais la journée dans un combat affreux... J'aime mieux faire les bêtises tout de suite. Ça me soulage.

Et elle parla de sonner pour qu'on allât lui chercher du papier timbré. Mais il voulut lui rendre ce service lui-même. Il avait sans doute le papier timbré dans sa poche, car son absence dura à peine deux minutes. Pendant qu'elle écrivait sur une petite table qu'il avait poussée au coin du feu, il l'examinait avec des yeux où s'allumait un désir étonné. Il faisait très chaud dans la chambre, pleine encore du lever de la jeune femme, des senteurs de sa première toilette. Tout en causant, elle avait laissé glisser les pans du peignoir dans lequel elle s'était pelotonnée, et le regard de son mari, debout devant elle, glissait sur sa tête inclinée, parmi l'or de ses cheveux, très loin jusqu'aux blancheurs de son cou et de sa poitrine. Il souriait d'un air singulier ; ce feu ardent qui lui avait brûlé la face, cette chambre close où l'air alourdi gardait une odeur d'amour, ces cheveux jaunes et cette peau blanche qui le tentaient avec une sorte de dédain conjugal le rendaient rêveur, élargissaient le drame dont il venait de jouer une scène, faisaient naître quelque secret et voluptueux calcul dans sa chair brutale d'agioteur.

Quand sa femme lui tendit le billet, en le priant de terminer l'affaire, il le prit, la regardant toujours.

-- Vous êtes belle à ravir..., murmura-t-il.

Et, comme elle se penchait pour repousser la table, il la baisa rudement sur le cou. Elle jeta un petit cri. Puis elle se leva, frémissante, tâchant de rire, songeant invinciblement aux baisers de l'autre, la veille. Mais il eut regret de ce baiser de cocher. Il la quitta, en lui serrant amicalement la main, et en lui promettant qu'elle aurait les cinquante mille francs le soir même. Renée sommeilla toute la journée devant le feu. Aux heures de crise, elle avait des langueurs de créole. Alors, toute sa turbulence devenait paresseuse, frileuse, endormie. Elle grelottait, il lui fallait des brasiers ardents, une chaleur suffocante qui lui mettait au front de petites gouttes de sueur, et qui l'assoupissait. Dans cet air brûlant, dans ce bain de flammes, elle ne souffrait presque plus ; sa douleur devenait comme un songe léger, un vague oppressement, dont l'indécision même finissait par être voluptueuse. Ce fut ainsi qu'elle berça jusqu'au soir ses remords de la veille, dans la clarté rouge du foyer, en face d'un terrible feu qui faisait craquer les meubles autour d'elle, et lui ôtait, par instants, la conscience de son être. Elle put songer à Maxime, comme à une jouissance enflammée dont les rayons la brûlaient ; elle eut un cauchemar d'étranges amours au milieu de bûchers, sur des lits chauffés à blanc. Céleste allait et venait, dans la chambre, avec sa figure calme de servante au sang glacé. Elle avait l'ordre de ne laisser entrer personne ; elle congédia même les inséparables, Adeline d'Espanet et Suzanne Haffner, de retour d'un déjeuner qu'elles venaient de faire ensemble, dans un pavillon loué par elles à Saint-Germain. Cependant, vers le soir, Céleste étant venue dire à sa maîtresse que Mme Sidonie, la soeur de monsieur, voulait lui parler, elle reçut l'ordre de l'introduire.

Mme Sidonie ne venait généralement qu'à la nuit tombée. Son frère avait pourtant obtenu qu'elle mît des robes de soie. Mais, on ne savait comment, la soie qu'elle portait avait beau sortir du magasin, elle ne paraissait jamais neuve ; elle se fripait, perdait son luisant, ressemblait à une loque. Elle avait aussi consenti à ne pas apporter son panier chez les Saccard. En revanche, ses poches débordaient de paperasses. Renée, dont elle ne pouvait faire une cliente raisonnable, résignée aux nécessités de la vie, l'intéressait. Elle la visitait régulièrement, avec des sourires discrets de médecin qui ne veut pas effrayer un malade en lui apprenant le nom de son mal. Elle s'apitoyait sur ses petites misères, comme sur des bobos qu'elle guérirait immédiatement, si la jeune femme voulait. Cette dernière, qui était dans une de ces heures où l'on a besoin d'être plaint, la faisait uniquement entrer pour lui dire qu'elle avait des douleurs de tête intolérables.

-- Eh ! ma toute belle, murmura Mme Sidonie en se glissant dans l'ombre de la pièce, mais vous étouffez, ici !... Toujours vos douleurs névralgiques, n'est-ce pas ? C'est le chagrin. Vous prenez la vie trop à coeur.

-- Oui, j'ai bien des soucis, répondit languissamment Renée.

La nuit tombait. Elle n'avait pas voulu que Céleste allumât une lampe. Le brasier seul jetait une grande lueur rouge, qui l'éclairait en plein, allongée, dans son peignoir blanc dont les dentelles devenaient roses. Au bord de l'ombre, on ne voyait qu'un bout de la robe noire de Mme Sidonie et ses deux mains croisées, couvertes de gants de coton gris. Sa voix tendre sortait des ténèbres.

-- Encore des peines d'argent ! dit-elle, comme si elle avait dit : des peines de coeur, d'un ton plein de douceur et de pitié.

Renée abaissa les paupières, fit un geste d'aveu.

-- Ah ! Si mes frères m'écoutaient, nous serions tous riches. Mais ils lèvent les épaules quand je leur parle de cette dette de trois milliards, vous savez ?... J'ai bon espoir, pourtant. Il y a dix ans que je veux faire un voyage en Angleterre. J'ai si peu de temps à moi !... Enfin je me suis décidée à écrire à Londres, et j'attends la réponse.

Et comme la jeune femme souriait :

-- Je sais, vous êtes une incrédule, vous aussi. Cependant vous seriez bien contente, si je vous faisais cadeau, un de ces jours, d'un joli petit million... Allez, l'histoire est toute simple : c'est un banquier de Paris qui prêta l'argent au fils du roi d'Angleterre, et, comme le banquier mourut sans héritier naturel, l'Etat peut aujourd'hui exiger le remboursement de la dette, avec les intérêts composés. J'ai fait le calcul, ça monte à deux milliards neuf cent quarante- trois millions deux cent dix mille francs... N'ayez pas peur, ça viendra, ça viendra.

-- En attendant, dit la jeune femme avec une pointe d'ironie, vous devriez bien me faire prêter cent mille francs... Je pourrais payer mon tailleur qui me tourmente beaucoup.

-- Cent mille francs se trouvent, répondit tranquillement Mme Sidonie. Il ne s'agit que d'y mettre le prix.

Le brasier luisait ; Renée, plus languissante, allongeait ses jambes, montrait le bout de ses pantoufles, au bord de son peignoir. La courtière reprit sa voix apitoyée.

-- Pauvre chère, vous n'êtes vraiment pas raisonnable... Je connais beaucoup de femmes, mais je n'en ai jamais vu une aussi peu soucieuse de sa santé. Tenez, cette petite Michelin, c'est elle qui sait s'arranger ! Je songe à vous, malgré moi, quand je la vois heureuse et bien portante... Savez-vous que M. de Saffré en est amoureux fou et qu'il lui a déjà donné pour près de dix mille francs de cadeaux. Je crois que son rêve est d'avoir une maison de campagne.

Elle s'animait, elle cherchait sa poche.

-- J'ai là encore une lettre d'une pauvre jeune femme... Si nous avions de la lumière, je vous la ferais lire... Imaginez-vous que son mari ne s'occupe pas d'elle. Elle avait signé des billets, elle a été obligée d'emprunter à un monsieur que je connais. C'est moi qui ai retiré les billets des griffes des huissiers, et ça n'a pas été sans peine... Ces pauvres enfants, croyez-vous qu'ils font le mal ? Je les reçois chez moi, comme s'ils étaient mon fils et ma fille.

-- Vous connaissez un prêteur ? demanda négligemment Renée.

-- J'en connais dix... Vous êtes trop bonne. Entre femmes, n'est-ce pas ? on peut se dire bien des choses, et ce n'est pas parce que votre mari est mon frère que je l'excuserai de courir les gueuses et de laisser se morfondre au coin du feu un amour de femme comme vous... Cette Laure d'Aurigny lui coûte les yeux de la tête. Ça ne m'étonnerait pas qu'il vous eût refusé de l'argent. Il vous en a refusé, n'est-ce pas ?... O le malheureux !

Renée écoutait complaisamment cette voix molle qui sortait de l'ombre, comme l'écho encore vague de ses propres songeries. Les paupières demi- closes, presque couchée dans son fauteuil, elle ne savait plus que Mme Sidonie était là, elle croyait rêver que de mauvaises pensées lui venaient et tentaient avec une grande douceur. La courtière parla longtemps, pareille à une eau tiède et monotone.

-- C'est Mme de Lauwerens qui a gâté votre existence. Vous n'avez jamais voulu me croire. Ah ! vous n'en seriez pas à pleurer au coin de votre cheminée si vous ne vous étiez pas défiée de moi... Et je vous aime comme mes yeux, ma toute belle. Vous avez un pied ravissant. Vous allez vous moquer de moi, mais je veux vous conter mes folies ; quand il y a trois jours que je ne vous ai vue, il faut absolument que je vienne pour vous admirer ; oui, il me manque quelque chose ; j'ai besoin de me rassasier de vos beaux cheveux, de votre visage si blanc et si délicat, de votre taille mince... Vrai, je n'ai jamais vu de taille pareille.

Renée finit par sourire. Ses amants n'avaient pas eux-mêmes cette chaleur, cette extase recueillie, en lui parlant de sa beauté. Mme Sidonie vit ce sourire.

-- Allons, c'est convenu, dit-elle en se levant vivement... Je bavarde, je bavarde, et j'oublie que je vous casse la tête. Vous viendrez demain, n'est-ce pas ? Nous causerons argent, nous chercherons un prêteur... Entendez-vous ? je veux que vous soyez heureuse.

La jeune femme, sans bouger, pâmée par la chaleur, répondit après un silence, comme s'il lui avait fallu un travail laborieux pour comprendre ce qu'on disait autour d'elle :

-- Oui, j'irai, c'est convenu, et nous causerons ; mais pas demain... Worms se contentera d'un acompte. Quand il me tourmentera encore, nous verrons... Ne me parlez plus de tout cela. J'ai la tête brisée par les affaires.

Mme Sidonie parut très contrariée. Elle allait se rasseoir, reprendre son monologue caressant ; mais l'attitude lasse de Renée lui fit remettre son attaque à plus tard. Elle tira de sa poche une poignée de paperasses, où elle chercha et finit par trouver un objet renfermé dans une sorte de boîte rose.

-- J'étais venue pour vous recommander un nouveau savon, dit-elle en reprenant sa voix de courtière. Je m'intéresse beaucoup à l'inventeur, qui est un charmant jeune homme. C'est un savon très doux, très bon pour la peau. Vous l'essaierez, n'est-ce pas ? et vous en parlerez à vos amies... Je le laisse là, sur votre cheminée.

Elle était à la porte, lorsqu'elle revint encore, et, droite dans la lueur rose du brasier, avec sa face de cire, elle se mit à faire l'éloge d'une ceinture élastique, une invention destinée à remplacer les corsets.

-- Ça vous donne une taille absolument ronde, une vraie taille de guêpe, disait-elle... J'ai sauvé ça d'une faillite. Quand vous viendrez, vous essaierez les spécimens, si vous voyez... J'ai dû courir les avoués pendant une semaine. Le dossier est dans ma poche, et je vais de ce pas chez mon huissier pour lever une dernière opposition... A bientôt, ma mignonne. Vous savez que je vous attends et que je veux sécher vos beaux yeux.

Elle glissa, elle disparut. Renée ne l'entendit même pas fermer la porte. Elle resta là, devant le feu qui mourait, continuant le rêve de la journée, la tête pleine de chiffres dansants, entendant au loin les voix de Saccard et de Mme Sidonie dialoguer, lui offrir des sommes considérables, du ton dont un commissaire-priseur met un mobilier aux enchères. Elle sentait sur son cou le baiser brutal de son mari, et, quand elle se retournait, c'était la courtière qu'elle trouvait à ses pieds, avec sa robe noire, son visage mou, lui tenant des discours passionnés, lui vantant ses perfections, implorant un rendez-vous d'amour, avec l'attitude d'un amant à bout de résignation. Cela la faisait sourire. La chaleur, dans la pièce, devenait de plus en plus étouffante. Et la stupeur de la jeune femme, les rêves bizarres qu'elle faisait n'étaient qu'un sommeil léger, un sommeil artificiel, au fond duquel elle revoyait toujours le petit cabinet du boulevard, le large divan où elle était tombée à genoux. Elle ne souffrait plus du tout. Quand elle ouvrait les paupières, Maxime passait dans le brasier rose. Le lendemain, au bal du ministère, la belle Mme Saccard fut merveilleuse. Worms avait accepté l'acompte de cinquante mille francs ; elle sortait de cet embarras d'argent, avec des rires de convalescente. Quand elle traversa les salons, dans sa grande robe de faille rose à longue traîne Louis XIV, encadrée de hautes dentelles blanches, il y eut un murmure, les hommes se bousculèrent pour la voir. Et les intimes s'inclinaient, avec un discret sourire d'intelligence, rendant hommage à ces belles épaules, si connues du Tout-Paris officiel, et qui étaient les fermes colonnes de l'empire. Elle s'était décolletée avec un tel mépris des regards, elle marchait si calme et si tendre dans sa nudité, que cela n'était presque plus indécent. Eugène Rougon, le grand homme politique qui sentait cette gorge nue plus éloquente encore que sa parole à la Chambre, plus douce et plus persuasive pour faire goûter les charmes du règne et convaincre les sceptiques, alla complimenter sa belle- soeur sur son heureux coup d'audace d'avoir échancré son corsage de deux doigts de plus. Presque tout le Corps législatif était là, et, à la façon dont les députés regardaient la jeune femme, le ministre se promettait un beau succès, le lendemain, dans la question délicate des emprunts de la Ville de Paris. On ne pouvait voter contre un pouvoir qui faisait pousser, dans le terreau des millions, une fleur comme cette Renée, une si étrange fleur de volupté, à la chair de soie, aux nudités de statue, vivante jouissance qui laissait derrière elle une odeur de plaisir tiède. Mais ce qui fit chuchoter le bal entier, ce fut la rivière et l'aigrette. Les hommes reconnaissaient les bijoux. Les femmes se les désignaient du regard, furtivement. On ne parla que de ça toute la soirée. Et les salons allongeaient leur enfilade, dans la lumière blanche des lustres, emplis d'une cohue resplendissante, comme un fouillis d'astres tombés dans un coin trop étroit.

Vers une heure, Saccard disparut. Il avait goûté le succès de sa femme en homme dont le coup de théâtre réussit. Il venait encore de consolider son crédit. Une affaire l'appelait chez Laure d'Aurigny ; il se sauva en priant Maxime de reconduire Renée à l'hôtel, après le bal.

Maxime passa la soirée, sagement, à côté de Louise de Mareuil, très occupés tous les deux à dire un mal affreux des femmes qui allaient et venaient. Et quand ils avaient trouvé quelque folie plus grosse que les autres, ils étouffaient leurs rires dans leur mouchoir. Il fallut que Renée vînt demander son bras au jeune homme, pour sortir des salons. Dans la voiture, elle fut d'une gaieté nerveuse ; elle était encore toute vibrante de l'ivresse de lumière, de parfums et de bruits qu'elle venait de traverser. Elle semblait, d'ailleurs, avoir oublié leur «bêtise» du boulevard, comme disait Maxime. Elle lui demanda seulement, d'un ton de voix singulier :

-- Elle est donc très drôle, cette petite bossue de Louise ?

-- Oh ! très drôle..., répondit le jeune homme en riant encore. Tu as vu la duchesse de Sternich, avec un oiseau jaune dans les cheveux, n'est-ce pas ?... Est-ce que Louise ne prétend pas que c'est un oiseau mécanique qui bat des ailes et qui crie «Coucou ! coucou !» au pauvre duc toutes les heures.

Renée trouva très comique cette plaisanterie de pensionnaire émancipée. Quand ils furent arrives, comme Maxime allait prendre congé d'elle, elle lui dit :

-- Tu ne montes pas ? Céleste m'a sans doute préparé une collation.

Il monta, avec son abandon ordinaire. En haut, il n'y avait pas de collation, et Céleste était couchée. Il fallut que Renée allumât les bougies d'un petit candélabre à trois branches. Sa main tremblait un peu.

-- Cette sotte, disait-elle en parlant de sa femme de chambre, elle aura mal compris mes ordres... Jamais je ne vais pouvoir me déshabiller toute seule.

Elle passa dans son cabinet de toilette. Maxime la suivit, pour lui raconter un nouveau mot de Louise qui lui revenait à la mémoire, tranquille comme s'il se fût attardé chez un ami, cherchant déjà son porte-cigares pour allumer un havane. Mais là, lorsqu'elle eut posé le candélabre, elle se tourna et tomba dans les bras du jeune homme, muette et inquiétante, collant sa bouche sur sa bouche.

L'appartement particulier de Renée était un nid de soie et de dentelle, une merveille de luxe coquet. Un boudoir très petit précédait la chambre à coucher. Les deux pièces n'en faisaient qu'une, ou du moins le boudoir n'était guère que le seuil de la chambre, une grande alcôve, garnie de chaises longues, sans porte pleine, fermée par une double portière. Les murs, dans l'une et l'autre pièce, se trouvaient également tendus d'une étoffe de soie mate gris de lin, brochée d'énormes bouquets de roses, de lilas blancs et de boutons d'or. Les rideaux et portières étaient en guipure de Venise, posée sur une doublure de soie, faites de bandes alternativement grises et roses. Dans la chambre à coucher, la cheminée en marbre blanc, un véritable joyau, étalait, comme une corbeille de fleurs, ses incrustations de lapis et de mosaïques précieuses, reproduisant les roses, les lilas blancs et les boutons d'or de la tenture. Un grand lit gris et rose, dont on ne voyait pas le bois, recouvert d'étoffe et capitonné, et dont le chevet s'appuyait au mur, emplissait toute une moitié de la chambre avec son flot de draperies, ses guipures et sa soie brochée de bouquets, tombant du plafond jusqu'au tapis. On aurait dit une toilette de femme, arrondie, découpée, accompagnée de poufs, de noeuds, de volants, et ce large rideau qui se gonflait, pareil à une jupe, faisait rêver à quelque grande amoureuse penchée, se pâmant, près de choir sur les oreillers. Sous les rideaux, c'était un sanctuaire, des batistes plissées à petits plis, une neige de dentelles, toutes sortes de choses délicates et transparentes, qui se noyaient dans un demi-jour religieux. A côté du lit, de ce monument dont l'ampleur dévote rappelait une chapelle ornée pour quelque fête, les autres meubles disparaissaient des sièges bas, une psyché de deux mètres, des meubles pourvus d'une infinité de tiroirs. A terre, le tapis, d'un gris bleuâtre, était semé de roses pâles effeuillées. Et, aux deux côtés du lit, il y avait deux grandes peaux d'ours noir, garnies de velours rose, aux ongles d'argent, et dont les têtes, tournées vers la fenêtre, regardaient fixement le ciel vide de leurs yeux de verre.

Cette chambre avait une harmonie douce, un silence étouffé. Aucune note trop aiguë, reflet de métal, dorure claire, ne chantait dans la phrase rêveuse du rose et du gris. La garniture de la cheminée elle-même, le cadre de la glace, la pendule, les petits candélabres étaient faits de pièces de vieux sèvres, laissant à peine voir le cuivre doré des montures. Une merveille, cette garniture, la pendule surtout, avec sa ronde d'Amours joufflus, qui descendaient, se penchaient autour du cadran, comme une bande de gamins tout nus se moquant de la marche rapide des heures. Ce luxe adouci, ces couleurs et ces objets que le goût de Renée avait voulu tendres et souriants, mettaient là un crépuscule, un jour d'alcôve dont on a tiré les rideaux. Il semblait que le lit se continuât, que la pièce entière fût un lit immense, avec ses tapis, ses peaux d'ours, ses sièges capitonnés, ses tentures matelassées qui continuaient la mollesse du sol le long des murs jusqu'au plafond. Et, comme dans un lit, la jeune femme laissait là sur toutes ces choses, l'empreinte, la tiédeur, le parfum de son corps. Quand on écartait la double portière du boudoir, il semblait qu'on soulevât une courtepointe de soie, qu'on entrât dans quelque grande couche encore chaude et moite, où l'on retrouvait, sur les toiles fines, les formes adorables, le sommeil et les rêves d'une Parisienne de trente ans.

Une pièce voisine, la garde-robe, grande chambre tendue de vieille perse, était simplement entourée de hautes armoires en bois de rose, où se trouvait pendue l'armée des robes. Céleste, très méthodique, rangeait les robes par ordre d'ancienneté, les étiquetait, mettait de l'arithmétique au milieu des caprices jaunes ou bleus de sa maîtresse, tenait la garde-robe dans un recueillement de sacristie et une propreté de grande écurie. Il n'y avait pas un meuble, et pas un chiffon ne traînait ; les panneaux des armoires luisaient, froids et nets, comme les panneaux vernis d'un coupé.

Mais la merveille de l'appartement, la pièce dont parlait tout Paris, c'était le cabinet de toilette. On disait « le cabinet de toilette de la belle Mme Saccard » comme on dit « la galerie des Glaces, à Versailles ». Ce cabinet se trouvait dans une des tourelles de l'hôtel, juste au-dessus du petit salon bouton d'or. On songeait, en y entrant, à une large tente ronde, une tente de féerie, dressée en plein rêve par quelque guerrière amoureuse. Au centre du plafond, une couronne d'argent ciselé retenait les pans de la tente qui venaient, en s'arrondissant, s'attacher aux murs, d'où ils tombaient droits jusqu'au plancher. Ces pans, cette tenture riche étaient faits d'un dessous de soie rose recouverts d'une mousseline très claire, plissée à grands plis de distance en distance ; une applique de guipure séparait les plis, et des baguettes d'argent guillochées descendaient de la couronne, filaient le long de la tenture, aux deux bords de chaque applique. Le gris rose de la chambre à coucher s'éclairait ici, devenait un blanc rose, une chair nue. Et sous ce berceau de dentelles, sous ces rideaux qui ne laissaient voir du plafond, par le vide étroit de la couronne, qu'un trou bleuâtre, où Chaplin avait peint un Amour rieur, regardant et apprêtant sa flèche, on se serait cru au fond d'un drageoir, dans quelque précieuse boîte à bijoux, grandie, non plus faite pour l'éclat d'un diamant, mais pour la nudité d'une femme. Le tapis, d'une blancheur de neige, s'étalait sans le moindre semis de fleurs. Une armoire à glace, dont les deux panneaux étaient incrustés d'argent ; une chaise longue, deux poufs, des tabourets de satin blanc, une grande table de toilette, à plaque de marbre rose, et dont les pieds disparaissaient sous des volants de mousseline et de guipure, meublaient la pièce. Les cristaux de la table de toilette, les verres, les vases, la cuvette étaient en vieux bohème veiné de rose et de blanc. Et il y avait encore une autre table, incrustée d'argent comme l'armoire à glace, où se trouvait rangé l'outillage, les engins de toilette, trousse bizarre, qui étalait un nombre considérable de petits instruments dont l'usage échappait, les gratte-dos, les poussoirs, les limes de toutes les grandeurs et de toutes les formes, les ciseaux droits et recourbés, toutes les variétés des pinces et des épingles. Chacun de ces objets, en argent et ivoire, était marqué au chiffre de Renée.

Mais le cabinet avait un coin délicieux, et ce coin-là surtout le rendait célèbre. En face de la fenêtre, les pans de la tente s'ouvraient et découvraient, au fond d'une sorte d'alcôve longue et peu profonde, une baignoire, une vasque de marbre rose, enfoncée dans le plancher, et dont les bords cannelés comme ceux d'une grande coquille arrivaient au ras du tapis. On descendait dans la baignoire par des marches de marbre. Au dessus des robinets d'argent, au col de cygne, une glace de Venise, découpée, sans cadre, avec des dessins dépolis dans le cristal, occupait le fond de l'alcôve. Chaque matin Renée prenait un bain de quelques minutes. Ce bain emplissait pour la journée le cabinet d'une moiteur, d'une odeur de chair fraîche et mouillée. Parfois, un flacon débouché, un savon resté hors de sa boîte mettaient une pointe plus violente dans cette langueur un peu fade. La jeune femme aimait à rester là, jusqu'à midi, presque nue. La tente ronde, elle aussi, était nue. Cette baignoire rose, ces tables et ces cuvettes roses, cette mousseline du plafond et des murs, sous laquelle on croyait voir couler un sang rose, prenaient des rondeurs de chair, des rondeurs d'épaules et de seins ; et, selon l'heure de la journée, on eût dit la peau neigeuse d'un enfant ou la peau chaude d'une femme. C'était une grande nudité. Quand Renée sortait du bain, son corps blond n'ajoutait qu'un peu de rose à toute cette chair rose de la pièce.

Ce fut Maxime qui déshabilla Renée. Il s'entendait à ces choses, et ses mains agiles devinaient les épingles, couraient autour de sa taille avec une science native. Il la décoiffa, lui enleva ses diamants, la recoiffa pour la nuit. Et comme il mêlait à son office de chambrière et de coiffeur des plaisanteries et des caresses, Renée riait, d'un rire gras et étouffé, tandis que la soie de son corsage craquait et que ses jupes se dénouaient une à une. Quand elle se vit nue, elle souffla les bougies du candélabre, prit Maxime à bras-le-corps et l'emporta presque dans la chambre à coucher. Ce bal avait achevé de la griser. Dans sa fièvre, elle avait conscience de la journée passée la veille au coin de son feu, de cette journée de stupeur ardente, de rêves vagues et souriants. Elle entendait toujours dialoguer les voix sèches de Saccard et de Mme Sidonie, criant des chiffres, avec des nasillements d'huissier. C'étaient ces gens qui l'assommaient, qui la poussaient au crime. Et même à cette heure, lorsqu'elle cherchait ses lèvres, au fond du grand lit obscur, elle voyait toujours Maxime au milieu du brasier de la veille, la regardant avec des yeux qui la brûlaient.

Le jeune homme ne se retira qu'à six heures du matin. Elle lui donna la clef de la petite porte du parc Monceau, en lui faisant jurer de revenir tous les soirs. Le cabinet de toilette communiquait avec le salon bouton d'or par un escalier de service caché dans le mur, et qui desservait toutes les pièces de la tourelle. Du salon il était facile de passer dans la serre et de gagner le parc.

En sortant au petit jour, par un brouillard épais, Maxime était un peu alourdi de sa bonne fortune. Il l'accepta, d'ailleurs, avec ses complaisances d'être neutre.

Tant pis ! pensait-il, c'est elle qui le veut, après tout... Elle est diablement bien faite ; et elle avait raison, elle est deux fois plus drôle au lit que Sylvia.

Ils avaient glissé à l'inceste, dès le jour où Maxime, dans sa tunique râpée de collégien, s'était pendu au cou de Renée, en chiffonnant son habit de garde française. Ce fut, dès lors, entre eux, une longue perversion de tous les instants. L'étrange éducation que la jeune femme donnait à l'enfant ; les familiarités qui firent d'eux des camarades ; plus tard, l'audace rieuse de leurs confidences ; toute cette promiscuité périlleuse finit par les attacher d'un singulier lien, où les joies de l'amitié devenaient presque des satisfactions charnelles. Ils s'étaient livrés l'un à l'autre depuis des années ; l'acte brutal ne fut que la crise aiguë de cette inconsciente maladie d'amour. Dans le monde affolé où ils vivaient, leur faute avait poussé comme sur un fumier gras de sucs équivoques ; elle s'était développée avec d'étranges raffinements, au milieu de particulières conditions de débauche.